Fanny Ardant interprète La Fille dans Music-hall de Jean-Luc Lagarce mis en scène par Lambert Wilson au Théâtre des Bouffes du Nord. Une lente dérive qui a du mal à convaincre.
Le sujet est pourtant passionnant. Jean-Luc Lagarce a laissé plusieurs écrits sur le monde du spectacle, Nous les héros, Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, Hollywood… Muci-Hall est l’un d’entre eux.
« Comme tous les soirs dans cette ville-là comme dans toutes les autres villes – vingt ou trente années ? trente années… -, la fille jouera sa petite histoire, prendra des mines, habile à prendre des mines, fredonnera chansonnette et esquissera pas de danse. Comme tous les soirs, dans cette ville-là comme dans toutes les autres villes, elle racontera la journée terrible qui s’achève, récit des diverses humiliations et aléas divers. Comme tous les soirs, les deux boys épuisés, fatigués, rêvant de s’enfuir, s’enfuyant, les deux boys feront mine, habiles à faire des mines, les deux boys l’accompagneront, tricheront avec elle, feront semblant » dixit Lagarce.
La scène est jonchée de canettes, de vieux papiers. De canettes sans doute projetées lors de spectacles de piètre qualité. Surgis de nulle part sous un vrombissement extraordinaire, les trois personnages apparaissent dans la pénombre. Elle et les deux boys. Un bruit sourd de fermeture et les voilà pris dans la boîte à spectacle. Un des boys nettoie le plateau pour faire place nette. Beckettienne à coup sûr cette entrée du néant dans un temps indéfini.
Mais voilà, pris dans le réel, peut-être trop, les deux boys annoncent la couleur et commencent à cabotiner. On se dit alors qu’on va basculer dans l’autodérision.
Arrive alors celle que tout le monde vient à coup sûr applaudir et contempler, Fanny Ardant. Fanny joue La fille. Une prise de risque évidente pour un rôle de meneuse qui fait le récit de la difficile vie d’artiste qui peine à exister. Des tournées miteuses provoquées par un acte de foi et de liberté, celui d’engager son être pour la scène avec pour seule propriété un tabouret de scène. Une folie honorable.
Toujours soucieuse de plaire, Fanny Ardant, dans une robe fourreau verte, fourrure à doublure rose sur les épaules, tient la scène par le corps et la voix. Une voix reconnaissable entre mille et un corps qui défie les années. Une exposition en premier plan dans une quatrième mise en scène de Lambert Wilson pour le moins minimaliste qui ne cherche qu’à la mettre en avant. L’espace est triangulaire. Fanny est assise en avant scène tandis que les deux boys paradent autour.
Il y a bien des passages merveilleux comme celui de la balançoire lumineuse qui promène La Fille dans le passé, avec en fond de scène une toile rouge qui traduit la tourmente d’une passion sûrement destructrice. Des moments de textes magnifiques sur la perdition et ce temps qu’il faut remplir en faisant semblant. Des moments humoristiques extraits de textes qui ne le sont sans doute pas comme cet aveu du boy : « J’ai déjà du mal à me souvenir de moi-même »…
Si le texte est soutenu, on a du mal à comprendre où la mise en scène veut nous emmener. On ne reste souvent qu’en surface. Les faux semblants des mots semblent avoir grignoté les partis-pris de mise en scène. Ni dans l’amusement, ni dans l’absurde, ni dans une dimension beckettienne totalement assumée, le spectacle est parfois victime de longueurs qui questionnent. Peur de bousculer le texte ? Défaut de parti-pris ?
Elle, défend, explore toutes les possibilités de tons afin de ne pas lasser le spectateur. Eux - Eric Guérin et Francis Leplay - cabotinent et s’ancrent plus facilement dans le réel peut-être finalement pour porter et assurer un filet qui éviterait la chute de Fanny. Lagarce parle de faux-semblants, certes. Mais ici aucun ne s’abandonne vraiment à la tricherie et aux dangers qui finissent par remettre en cause des carrières. La situation tragique n’apparaît pas.
Alors on finit par douter. De l’absence de repères francs qui mettent face à eux-mêmes une comédienne, deux comédiens et un texte pourtant magnifique.
« Tricher jusqu’à la limite de la tricherie », d’accord. Ici on ne l’atteint jamais. On finit par se dire que Fanny est bien seule et que tout cela aurait pu aller bien plus loin.
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 30/01/2009