Cinq colonnes à la une !
Pour la deuxième fois, le Ministère de la Culture demande à un artiste d’habiter le Grand Palais. Après Anselm Kiefer l’année dernière, c’est aujourd’hui Richard Serra qui relève le défi, jusqu’au 15/06/2008 avec une œuvre monumentale intitulée « Promenade ».
Il faut avouer qu’au départ, on est un peu déçu par ces cinq grandes plaques d’acier brut qui trônent au centre du Grand Palais comme des doubles géants du monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace.
« C’est tout ? Bah, on aura au moins vu la verrière du Grand Palais! » a-t-on presque envie de dire…
Or, cette réflexion spontanée montre justement à quel point l’artiste américain Richard Serra a réussi le pari d’inclure le lieu dans son œuvre, de composer avec le bâtiment.
D’abord on tourne autour des plaques géantes ; on se déplace, on hésite, on erre doucement. Et plus les minutes passent et plus on se familiarise avec elles, plus on les apprécie.
On les aime d’autant plus qu’on trouve quelqu’un - en la personne d’une gentille médiatrice culturelle - pour discuter, pour avoir des clefs, des indices, des idées.
On apprend alors que chaque plaque pèse 75 tonnes, que l’ensemble est placé autour de l’axe central du bâtiment, que Richard Serra travaille à partir d’une liste exhaustive d’actions auquel il se réfère et se limite pour créer depuis 1968 (sa « verb list »)…
On intègre également que, derrière cette apparente simplicité fragile du dispositif (les plaques sont inclinées, comme bougées par la force du vent ou comme prêtes à s’effondrer doucement) se cache une prouesse technique belle et humble (car il faut de l’humilité à l’artiste pour ne pas monopoliser l’espace, pour se mettre au service du lieu et pour ne pas chercher à le canibaliser).
Puis, décidément de plus en plus intéressé, on va chercher un audioguide (d’autant plus qu’il est gratuit, si, si, je vous jure, gratuit !). Là, on écoute ce que l’artiste dit de son œuvre et tout devient vraiment clair :
« Le contenu se trouve en vous en tant que spectateur et non pas dans ces grandes plaques. Le sujet, c’est l’expérience que vous avez en rentrant dans cet espace et en vous y déplaçant. C’est votre expérience de cette œuvre (…) Ces cinq plaques en acier ne signifient rien : le véritable contenu de l’œuvre, c’est le spectateur qui se déplace à travers l’œuvre et l’expérience qu’il en a dans la durée. Le temps devient une valeur en lui-même (…) Même sil l’on ne comprend pas, on vit une expérience, une expérience publique partagée »
C’est vrai qu’à force de tourner autour des plaques et de s’interroger sur leur signification on parle facilement à son voisin, en quête d’explications ou tout simplement parce qu’on a envie de partager des sensations ou des points de vue (au sens propre comme au figuré puisqu’il y a des milliers de points de vue possible sur les plaques, selon l’endroit où l’on se trouve).
Quand on a expérimenté tout ça, on se rend compte qu’on a passé un long et très agréable moment au Grand Palais, et l’on est content de voir que les organisateurs de l’exposition ont tout fait pour qu’on ne passe pas à côté d’une œuvre marquante.
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 15/05/2008