« Mon cadavre sera piégé » est une belle occasion de (re)découvrir les textes de Desproges. Quelle actualité vingt ans après sa mort! Etonnant, non ?
Il est un peu troublant, au départ, d’entendre du Desproges déclamé avec le phrasé et le débit théâtral ; car Emmanuel Matte fait du théâtre avec du Desproges, montrant ainsi que le texte tient la route au-delà de son auteur, qu’il est intrinsèquement bon.
Desproges fustige l’horrible bêtise humaine, cette banale connerie qui nous fait parfois haïr l’être humain, y compris nous même.
« Mon frère, mon presque moi, au moment où je vais t’aimer, tu me dis :
- Vous avez vu Serge Lama samedi soir sur la Une ? C’était chouette ! »
Desproges flingue l’humanité à bout portant, il nous met presque mal à l’aise avec son humour grinçant et dérangeant qui ne cesse de nous rappeler notre pauvre condition, appelant par exemple les vieux à mourir en silence pour ne pas emmerder les jeunes ; « et si vous n’êtes pas trop moche, offrez votre corps à la science pour éviter les frais d’enterrement ». Et pan !
Desproges n’hésitait pas à nous rappeler sans cesse la vanité (qui fait peut-être aussi le charme) de l’existence: « Suicidez-vous jeunes, pour bien profiter de votre mort ».
Heureusement qu’il dédramatise régulièrement son propos acide avec une saillie bien vulgaire qui détend franchement l’atmosphère: « le seul moment où l’on est oublie que l’on est mortel, c’est quand on baise…bien ».
Merci à Emmanuel Matte de faire vivre ces textes sans chercher à imiter Desproges (même s’il en adopte parfois les intonations). Car qui pourrait l’imiter? Desproges avait en effet - lui qui se disait « écriveur » - un grand talent de diseur : il savait jouer comme personne avec le rythme des phrases, et accélérer la cadence, de son débit de mitraillette, pour marquer ses innombrables digressions.
La prouesse d’Emmanuel Matte est d’autant plus remarquable qu’il n’est vraiment pas aidé ! Pourquoi le metteur en scène a-t-il eu la bizarre idée de le mettre en cage ? Le comédien apparaît en effet dans une cage vitrée qui l’oblige à forcer sa voix à grand coups de postillons qui viennent s’exploser sur le verre.
Quoi qu’il en soit, Emmanuel Matte enchante la salle, et prouve que Desproges, même sans Desproges, c’est quand même Desproges.
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 16/04/2008