Ella s’appelait Emmy. Elle avait 8 ans et toute la vie devant elle. Missing… disparue. On a beau être flic, rompu aux pires horreurs, certaines blessures ne se referment jamais.
Naissance d’un nouveau "label" chez Casterman destiné à accueillir des récits complets (pas de série en vue) "dans l’esprit graphique et narratif du rock d’aujourd’hui", dixit le dossier de presse. Sous un format unique, à mi-chemin du manga et de l’album classique, et à prix unique abordable (9,95 euros), le label tire sa première salve de quatre albums aussi divers que variés (tous les genres ont leur place chez KSTR) parmi lesquels l’excellent Missing de Will Argunas.
On ne sait pas grand-chose de l’auteur. Américain, Canadien, Français ? Francophone en tout cas si l’on en croit ses notes de travail et croquis reproduits en fin d’ouvrage. On en sait beaucoup plus, par contre, sur ses influences, elles aussi largement exposées. On y croise la fine fleur du meilleur polar contemporain. David Peace, Denis Lehane ou Edward Bunker côté roman. Old boy, Little Odessa, Insomnia ou The pledge côté cinéma.
En digne émule de ces prestigieux devanciers, Will Argunas trousse un polar tendu, nerveux et redoutablement efficace qui nous entraîne dans les neiges hivernales du Wisconsin, sur les traces de Frank, policier efficace, mais miné par la disparition, deux ans plus tôt, de sa petite Emmy, une gamine de 8 ans, probablement enlevée, jamais retrouvée.
L’arrestation fortuite d’un suspect potentiel, un pétage de plombs carabiné, une cavale désespérée, la rencontre de vrais barges de l’Amérique profonde, le froid, les flocons qui n’en finissent pas de tomber, le FBI et les concours de circonstances malheureux qui s’enclenchent inexorablement… Malgré les étendues blanches de la campagne enneigée qui lui sert de décor, Missing est d’une noirceur profonde. Désespérée. Et foutrement bien ficelée.
Rien n’y manque. Ni l’histoire à tiroirs, ni la narration éclatée, ni les personnages forts. Du dessin de facture classique, aux dialogues efficaces et crédibles : tout concoure à renforcer encore le pouvoir dramaturgique intense d’une intrigue tout entière contenue dans un laps de temps court, une douzaine d’heures en tout.
On ne lâche pas Missing avant la dernière case. Pas avant d’avoir bu le calice jusqu’à la lie. Et puis on ferme les yeux et on se dit que cette putain de vie est vraiment dégueulasse. On se dit aussi que cette belle réussite en amènera d’autres, tant pour Will Argunas que pour son "label", KSTR !
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 16/06/2007