RSS - Les dernières actualités RSS - Les dernières news Réalisé par Agence Web Conseil - Little Big Studio RETOUR A L'ACCUEIL - QUI SOMMES NOUS - RECRUTEMENT - CONTACT

Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Messieurs Ma, père et fils

Messieurs Ma, père et fils

LAO SHE

443 pages, éditions Philippe Picquier, collection Poche, PARIS 2000 pour la traduction en langue française - Traduit du chinois par Claude PAYEN

Et ta critique ?




Un sinotropisme récent de l’édition française a permis la traduction de nombreux auteurs chinois du vingtième siècle.Parmi eux, Lao She occupe une place de choix, et son roman Messieurs Ma, père et fils, paru en 1929, à son retour de cinq années passées à Londres, est particulièrement accessible au lecteur occidental peu au fait des cultures chinoises.


En fait, toute l’histoire se déroule à Londres ! le Londres sosmoggy des années 1920. Monsieur Ma y débarque au terme d’une longue et inconfortable traversée, pour hériter le magasin d’antiquité légué par feu son frère. Monsieur Ma, âgé d’une cinquantaine d’années qui en paraissent soixante-dix, empoté, fonctionnaire manqué, veuf, n’a que mépris pour le commerce. Il est flanqué d’un fils plus énergique, Ma Wei, qui rêve, lui, de mettre à profit son séjour britannique pour étudier.

Heureusement pour Ma père et fils, Li Zirong tient ferme la boutique. Pendant ce temps-là, les Ma apprennent à connaître les Anglaises à travers leur logeuse madame Window et sa fille Mary. Et que se passe-t-il ? tout ce beau monde finit par tomber plus ou moins amoureux, et les a priori, les préjugés racistes ne résistent pas à l’expérience de l’autre, que cela est beau !

On l’aura compris, le scénario de Messieurs Ma ne brille pas par son originalité, mais la valeur du livre tient au sens de l’observation de l’auteur. Son portrait de la fière Angleterre des années 1920, piquant, nourri d’expérience et d’anecdotes, semble d’une parfaite justesse et sa lecture n’est jamais si plaisante que lorsqu’il s’abandonne à une forme d’ethnographie profane.

Le même souci ethnographique accompagne ses réflexions sur les Chinois, du pays et de la diaspora. Le point commun entre ces portraits, de groupes et d’individus, vient d’une pente commune et constante chez l’auteur : les travers ressortent toujours plus, et les zones d’ombre. Mais les coups de pinceau sont donnés avec tant de fraîcheur que l’ensemble demeure distrayant, toujours, et drôle, souvent.

Et le plus amusant reste de lire certains passages depuis notre siècle, de mesurer l’amplitude du mouvement de balancier qui s’est produit dans le monde ces cinquante dernières années, qui a vu le centre de gravité économique du monde traverser les océans d’est en ouest, pour gagner les Etats-Unis, les côtes du Pacifique, puis les côtes chinoises.

Dans le Londres des années 1920, si un Chinois fait mine de dépenser une forte somme dans un magasin, on le prend pour un Japonais. Et Lao She ne manque pas une occasion de se lamenter sur le sort, bien mérité, de ses compatriotes déchus de leur gloire impériale passée :

« Le malheur des Chinois, c’est qu’ils étudient encore moins que les Anglais » (page 166)

De même ne souligne-t-il certains traits de la société anglaise que pour y lire ensuite en creux la cause de la misère chinoise de son temps, et en tirer des conclusions parfois troublantes à l’aune de la société chinoise que nous connaissons aujourd’hui :

« L’ordre et la discipline étaient donc les deux trésors cachés d’une grande nation. » (page 284)

Sans cesse deux livres se juxtaposent donc : une fiction d’une part, un essai pamphlétaire d’autre part, rédigé contre les travers d’un peuple chinois qui a trahi son passé glorieux et puissant, pour s’avilir dans la paresse et le fatalisme. Ainsi, de façon répétitive, presque chacun des chapitres se compose d’abord de quelques lignes de poésie naturaliste, suivies d’un épisode du récit, suivi d’un discours socio-politique. Comme aucun des personnages n’offre prise à la sympathie ni à l’identification, il est difficile pour le lecteur de rester suspendu au récit de leurs aventures, mais l’humour caustique sert de liant efficace et fait quand même tenir l’ensemble sur la longueur.

A la fin, le lecteur moderne ne pourra s’empêcher de penser que Lao She, mort trop tôt, en 1966, serait sans doute heureux du spectacle que donne le monde en ce début de vingt-et-unième siècle : la Chine s’est réveillée !


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 18/06/2011