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Dimanche 05 Février 2012Livre

 Mes prix littéraires

Mes prix littéraires

Thomas BERNHARD

éditions Gallimard - 159 pages - Traduit de l’allemand (autrichien) par Daniel MIRSKY

Et ta critique ?




Au jeu du cracher-dans-la-soupe, Thomas Bernhard laisse loin derrière lui les rivaux potentiels : son dernier manuscrit connu, publié en Allemagne en 2009 pour le vingtième anniversaire de sa mort, raille, un à un, neuf des douze prix littéraires reçus au cours de sa carrière. Il s’y montre comme toujours un joyeux mauvais coucheur.


Neuf remises de prix et trois discours… Il y a du Quatre mariages et un enterrement dans ce récit : les scènes se répètent, souvent jusque dans leurs préliminaires. Des personnages récurrents apparaissent, la tante fidèle, les amis, un ministre, un président de jury. Le tout accommodé à la sauce Bernhard, une sauce un peu épaisse, sombre, fouettée longtemps. Le coup de fouet est particulier, répétitif, obstiné, mais là il faut évoquer le style Bernhard (voir plus bas).

Finalement, si l’on en croit l’auteur, son meilleur souvenir de remise de prix est celui du prix de littérature de la Chambre fédérale de commerce. Il faut dire que les marchands ne sont pas du genre à goûter la pédanterie étirée en longs discours filandreux que servent habituellement, en pareille occasion, les littérateurs professionnels abhorrés par l’auteur. Au château de Klessheim, où se déroule la cérémonie, les discours sont brefs, la table excellente, et la dotation riche (à moins que cette dernière ne témoigne seulement de l’inflation au fil des ans, puisqu’il s’agit là du dernier prix littéraire de Thomas Bernhard).

Pour le reste, rien de nouveau sous le ciel de Bernhard : les autrichiens sont bornés, la littérature autrichienne se réduit à une clique d’imposteurs impuissants, les cérémonies de remise de prix sont d’absurdes farces. L’auteur, avec une hypocrisie avouée, ne refuse jamais d’aller ramasser quelques milliers de schillings, tout en relevant les travers de la mascarade :

« En jetant un regard en direction de madame la ministre Firnberg — c’est ainsi qu’elle se nommait — je vis qu’elle s’était endormie, ce qui n’avait pas échappé non plus au président Hunger, car la ministre ronflait, pas très fort certes, mais elle ronflait, de ce discret ronflement de ministre connu dans le monde entier. » (page 19)

Le plus souvent on rit de bon cœur, et Thomas Bernhard sait parfaitement se saisir de tel détail ridicule et le monter en épingle par son art de la réitération. Ce style caractéristique ne surprendra pas ceux qui connaissent déjà son œuvre, très largement traduite en français.

Sur le style, précisément, il semble délicat à un lecteur francophone de s’autoriser à porter un jugement, et la lecture du « plus grand prosateur allemand contemporain », une fois son texte traduit, ne saurait rendre justice à ce qui a fait sa renommée outre Rhin. On atteint là les limites de la littérature : on peut traduire une bonne histoire dans toutes les langues, mais le reste… l’alchimie du verbe reste désespérément vernaculaire.

Les longs chapitres monolithiques, écrits d’un seul paragraphe, les tics de langage, les répétitions qui participent de tous les récits et romans de Thomas Bernhard n’ont assurément pas le même goût des deux côtés du Rhin. On ne peut en conclure qu’à l’intraduisible, et à l’urgence pour les germanophones d’aller au texte original.

Cependant, la surprise, même pour un lecteur francophone, vient de la longueur en bouche de la sentence bernhardienne. Est-ce sous l’effet des redites, des circonvolutions ? même le propos le plus banal se transforme en souvenir obsédant, et revient dans les pensées du lecteur, à sa grande surprise, répétons-le, longtemps après qu’il a refermé l’ouvrage. A cet égard, Mes Prix littéraires semble de la même veine que les textes publiés du vivant de l’auteur, même s’il faudra donc attendre quelques temps pour le vérifier a posteriori.


Philippe B. Muller

© Etat-critique.com - 24/08/2010