La pénombre règne dans la salle des Bouffes du Nord. Dans un coin, un énorme chien est retenu par une chaîne colossale. L’atmosphère a des relents de souffre (au figuré, je vous rassure, vous ne risquez pas l’intoxication !).
Damien Odoul entre en scène, dégaine de flic en civil un peu voyou, crâne rasé. Il déclame quelques mots « Nous ne traverserons plus les champs de Trasimène », avant d’entonner un genre de rap lent et crépusculaire à propos de l’Obèse et son mal-être.
Enfin entre en scène Mathieu Amalric, avec son énergie spectaculaire et sa présence indéniable. Amalric est Faust, un écrivain qui fait dans la philosophie vulgarisée et qui est en perte de vitesse.
« C’est de pire en pire mon chéri, bientôt même tes cousins auront peur de lire tes cartes postales ».
De moins en moins de lecteurs, une femme de plus en plus distante et un enfant taré : le rêve de réussite de Faust a sérieusement du plomb dans l’aile ! Jusqu’au jour où entre dans sa vie le sulfureux et séduisant amant de sa femme, un certain Méphistophélès (Damien Odoul).
Alors qu’il devrait haïr ce type qui baise sa femme, il se sent irrésistiblement attiré par lui.
Méphistophélès proposera à Faust de l’accompagner pendant 24 ans en échange de son âme. Un marché de dupe pense Faust qui ne croit pas à la damnation et s’imagine berner Méphistophélès.
La complicité entre Amalric et Odoul est plaisante et elle est bien mise au service de ces deux personnages aux rapports troubles, chacun étant persuadé d’avoir l’ascendant sur l’autre.
Les autres comédiens ne font que de la figuration, et encore pas toujours très bien. On devrait d'ailleurs plutôt parler de performers, tant il semble qu'Odoul a convoqué tous ses amis: un boxeur, une plasticienne, une chanteuse, un danseur de Buto…
Damien Odoul est omniprésent dans ce spectacle. Il signe l’adaptation du texte de Christopher Marlow, la mise en scène, la scénographie et même les lumières ! Et en plus il incarne Méphistophélès.
il faut reconnaître un certain talent à Damien Odoul: le texte est drôle et bien enlevé et son interprétation du Diable (« Aujourd’hui, on appelle ça un mécène, autrefois un démon ! ») est très convaincante.
Malheureusement, à force de vouloir être partout, Damien Odoul ne parvient pas à être bon partout. On a l’impression qu’il ne sait pas bien s’il doit rendre sa pièce accessible ou au contraire branchée et super décalée. Est-ce par respect des conventions ou au contraire par dérision qu’il propose une vision éculée de l’Enfer, avec des molosses et des monstres un peu ridicules?
Pour plaire au plus grand nombre, Odoul truffe sa pièce de gags parfois merdiques, comme celui du Pape qui s’enflamme en un feu d’artifice pseudo burlesque.
Mais, dans le même temps, peut-être par branchitude, il met sur scène une DJette anorexique qui apporte sa touche brancho-kitsch.
La présence sur scène de Fabrice Bénichou est d’ailleurs assez symptomatique de cette schizophrénie. Fabrice Bénichou, multiple champion du monde et d’Europe de boxe anglaise (poids coq et plume) est une figure populaire en même temps qu’il pourrait être une icône hype.
En résumé, la mise en scène quelque peu lourdingue ne doit surtout pas gâcher le plaisir d’un duo épatant de comédiens à l’unisson et ne doit pas vous dissuader d’aller voir cette pièce globalement réussie et plutôt au dessus du lot.
PS : vous pouvez retrouver une captation de la pièce sur le site de France Culture.
http://www.bouffesdunord.com/
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 13/10/2011