RSS - Les dernières actualités RSS - Les dernières news Réalisé par Agence Web Conseil - Little Big Studio RETOUR A L'ACCUEIL - QUI SOMMES NOUS - RECRUTEMENT - CONTACT

Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Mattéo - Première époque (1914-1915)

Mattéo - Première époque (1914-1915)

Jean-Pierre GIBRAT

(Futuropolis - 2008)

Et ta critique ?




Jean-Pierre Gibrat nous fait cadeau d’un nouveau héros qui traverse l’histoire des hommes. Une œuvre belle et intelligente. Un plaisir à connaître d’urgence.


Mattéo est un immigré espagnol vivant à Collioure avec sa mère. Ouvrier agricole, il travaille pour la famille de Brignac, un riche propriétaire terrien qui fait régulièrement appel à la main d’œuvre espagnole pour les vendanges. L’album s’ouvre sur le portrait de Jaurès en Une de l’Humanité, journal socialiste. Jaurès assassiné. La première guerre mondiale se déclenche et entraîne la mobilisation générale. Pêchant par naïveté et patriotisme, les jeunes du village s’engagent avec une joie populaire et aveugle pour aller combattre les boches sur le front alsacien. Parmi eux, Guillaume de Brignac.

Juliette, hébergée avec sa mère par les De Brignac, n’a que le nom de Guillaume à la bouche au grand désespoir de Mattéo qui ne sait que faire pour attirer l’amour de la jeune fille. Pour l’impressionner et espérer attendrir son cœur Mattéo décide de s’engager malgré son statut d’immigré qui ne l’oblige en rien à aller combattre. Une connerie. Mais conspué et traité de planqué par les villageois, il n’a pas d’autres choix, et ce malgré les convictions pacifistes et anarchistes qui pèsent lourd dans l’héritage familial. Malheureusement, si Guillaume de Brignac a l’honneur de partir en tant qu’aviateur sur le front, c’est dans les tranchées qu’est envoyé Mattéo.

Au travers de cette guerre et de cette quête désespérée vers l’amour impossible de Juliette qui admire le grand monde, Mattéo croise le vécu d’hommes aux portraits émouvants comme Paulin qui perdra la vue, destin tragique pour un dessinateur, Eugène, Berluchon , des femmes comme Amélie et des anarchistes espagnols comme Gervasio. L’expérience est traumatisante. 14-18 est une boucherie dans laquelle les commandants sont surnommés « viande dure ». La première époque traversée par Mattéo est celle de l’engagement romantique désespéré, contrairement à Julien, qui dans Sursis - oeuvre maîtresse de Gibrat-  laissait la guerre défiler devant lui pour attendre la belle Céline...

Gibrat excelle dans l’art de décrire l’humanité ou l’inhumanité de tous ces personnages. Le lecteur passe par les rires, la moquerie, l’angoisse, le désir, la tendresse. La malice de l’écriture ne fait qu’agrandir la portée de l’œuvre. Les dialogues et le phrasé font penser à Audiard qui ponctuait la fin d’une répartie par un trait d’humour qui résumait à lui seul la pensée de bien des hommes. Un langage fleuri qui sait aussi emprunter le chemin des métaphores pour décrire la cruauté de la guerre et de la déroute comme a pu le faire Hugo. Une chienne de guerre. A chaque fois, la seule règle pour prendre la plume du dialogue ou de la narration est la nécessité. Un parfait équilibre entre silence et écriture. Aucune gratuité conformément à une phrase lancée par Eugène : « L’avantage avec le silence, c’est qu’il ne dit pas de connerie. » Un niveau d’exigence élevé avec lequel Gibrat semble plus qu’à l’aise.

Gibrat est un passionné exigeant. Cela transpire au travers des personnages qui sont portés par la vie même si elle ne leur fait pas de cadeau. Les femmes de Gibrat ont une jeunesse qui fait chavirer le cœur des hommes. Une beauté diabolique où l’encre ne peut qu’incliner ses couleurs. Les traits font mouche. Les grandes gueules traversent les pages à une allure régulière, juste ce qu’il faut pour être attendri par les pauv’gens qui croient à l’impossible, ou se moquer des grands bourgeois ridicules et des curés qui ont les traits un chouïa caricaturés, Boucq n’est pas loin. Les planches ancrées dans le quotidien sont magnifiques et vont droit au but. L’animation et la gestuelle des personnages les rendent vivants et proches de nous. Ils sont colorés, loin des portraits officiels ou souvent déjà vus. Des tranches de vie prises sur le vif.

Une belle découverte pleine d’esprit. A lire.


Sébastien Mounié

© Etat-critique.com - 02/11/2010