Quand on décide (et on décide toujours cela un jour ou l’autre...) de se mettre à Brassens, on aurait tendance à ne pas se la jouer petit bras et à se lancer dans l’intégrale en 13 CD. Mais attention…
Je mets personnellement en garde le néophyte (car aucune mention dans ce sens n’est inscrite sur le paquet, ou plutôt la cartouche) : l’œuvre de Brassens peut-être dure à avaler en si grande quantité, surtout dans la version chronologique qui est proposée. Un risque de rejet chez les sujets non initiés est même probable. Et ce serait tellement dommage !
Donc, si vous êtes pour l’instant simplement croyant non-pratiquant et que vous souhaitez approfondir votre religion, ne brûlez pas les étapes : familiarisez-vous d’abord avec les fondamentaux et vous irez ensuite naturellement vers l’exhaustif.
Et pour vous familiariser avec les fondamentaux, rien de tel que ce coffret de 3 CD (que l’on peut également acquérir à l’unité), dans la banale et économique collection Master Série qui a vu passer toute la fine fleur du catalogue Polygram (d’Alain Barrière à Demis Roussos en passant par Mike Brandt, diront les moqueurs ; de Barbara à William Sheller en passant par Gainsbourg leurs répondront les autres).
Et là, bonheur !
Il n’est pas du tout gênant d’écouter les trois volumes dans l’ordre (ni dans le désordre, d’ailleurs), pour la bonne raison que les morceaux s’enchaînent sans aucune logique, ni chronologique, ni autre. Et c’est exactement comme ça qu’il faut entrer dans le monde de Georges Brassens : en acceptant de passer sans transition du chaud au froid, du triste au gai, du caustique au tendre, du paillard au romantique et du terre-à-terre à l’étrange.
Musicalement, Georges Brassens (grand amateur de rock, Elvis Presley et les Beatles en particulier et qui - contrairement à ce qu’on pourrait penser - composait au piano) imprime à ses mélodies le charme et l’invention de l’autodidacte qu’il était : tempo syncopé, enchaînements audacieux et tonalités originales.
Seuls les non musiciens oseront parler de facilité : une partition de Brassens, c’est au contraire très vicieux. Mais ça sonne simple parce que c’est parfaitement accompli, pour encadrer une voix et une interprétation magnifiquement justes.
Je n’aurai pas le front de passer en revue les 48 chansons ici présentes, imparables pour une bonne moitié. Monuments d’émotion, de finesse dans l’écriture et dans la mélodie, elles vivent dans l’intimité de chacun et il serait impudique d’en faire une forcément maladroite autopsie. Un seul constat : là dedans, tout est dit, tout est d’une incroyable lucidité, d’une acuité universelle, leçon de vie, de la vie telle qu’elle nous épate et nous tourmente dans cette société au ridicule et au dérisoire persistants pour la nuit des temps.
Roland Caduf
© Etat-critique.com - 01/11/2008