Arezki Mellal a adapté son magnifique roman "Maintenant ils
peuvent venir". Le bouleversant récit d'un algérois qui veut vivre
libre en dépit de la pression familiale et surtout de la montée barbare
de l'intégrisme religieux. Un texte qui dit tout de l'Algérie des
années 1990, dans l'espoir qu'elles ne reviennent pas !
Il n'a pas su couper le cordon. Sa mère met à profit son diabète pour
être toujours souffrante - "le diabète, ce n'est pas une maladie, c'est
une tare. Une porte ouverte sur d'autres maladies" - et pour faire
subir à son fils un odieux chantage affectif. Et pourtant il veut vivre
libre. Même s'il refuse de tout quitter pour cela, de quitter son
Algérie natale qu'il chérit.
"La mer peut être fière. Je ne sais pas comment sont nées ses autres
filles, Naples, Athènes ou Beyrouth, mais, se promenant autour du
bassin, la mer a déposé ce collier sur ce rivage, au creux des
collines, avant de rejoindre, toute nue, l'océan aux colonnes
d'Hercule. C'était sa dernière parure, Alger."
Il l'aime tant l'Algérie, il est tellement fier d'être méditerranéen,
et à ce titre d'aimer la vie et la fête, qu'il ne peut se reconnaître
dans ces barbus qui sèment la terreur dans le pays. Il ne peut se
résigner à aller à la mosquée uniquement parce qu'il y est contraint,
il ne peut se résoudre à ne plus boire ou à renoncer à fréquenter les
femmes de son choix.
Arezki Mellal prend le prétexte d'un individu et de ses proches (en
particulier les femme) pour décrire la situation désespérée d'un pays
et l'état d'esprit d'une partie de sa population qui refuse de se
soumettre.
L'auteur dit beaucoup de choses de son pays : la nonchalance, la
dérision comme arme de rebellion, l'envie de départ, la pesanteur de la
bureaucratie, le poids de l'armée, la condition des femmes,
l'intolérance de l'intégrisme, la peur, le raffinement dans la
cruauté...
Paul Desveaux met plutôt bien en scène ce magnifique texte, et parvient
à restituer la farouche, la rebelle, la courageuse joie de vivre des
personnages. Il réussit également à garder intact le rythme de
l'écriture et à nous transporter en Algérie avec un décor dépouillé
(des murs à la chaux et un simple frigo dans un coin).
Si l'on apprécie certaines trouvailles du metteur en scène, comme
l'utilisation de petits films vidéo illustrant les propos ou les
souvenirs du narrateur... on goute moins les mouvements quasi-dansés
qu'il fait parfois adopter à ses comédiens. On regrette aussi un peu
que Fabrice Cals (le narrateur), prononce trop les "e" et que sa
diction trop parfaitement articulée manque parfois de naturel.
Il n'empêche que l'adaptation retranscrit fidèlement la force d'un
texte poignant, et que les comédiens réussissent à créer une émotion
palpable.
Et pour ceux qui n'auront pas la chance d'aller aux Abbesses voir la
pièce, ils peuvent encore courir chez leur libraire pour lui commander,
et recommander, "Maintenant ils peuvent venir".
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 28/05/2007