Avec Malik Zeggou, Arco Descat C, Jean François Richet et Jean Marie Robert - TF1 Video - 1996
Et ta critique ?
A l’heure où les journaux titrent le pessimisme chronique des Français, chroniquons ce film polémique sur notre droit à l’insurrection et l'esthétique de l'émeute.
« Viens, on crame une voiture ! »
réalisateur d’un diptyque en hommage à Jacques Mesrine, Jean François Richet réalisa Ma 6-T Va Crack-er il y a 14 ans déjà : la jaquette arborait l’inscription « Le film interdit ». J.F. Richet y traite de sujets sensibles et le dédie à Virginie Ledoyen qui nous fait l’horreur d’une apparition suicidaire. Accompagnée d’une fillette sur fond d’images d’émeutes et un drapeau rouge, les armes à feu sont chargées en direct, prônées.
L’introduction n’est en rien pacifiste mais l’actrice désamorce la bombe, ce n’est pas sérieux voyons, trop absurde, trop douteux ; trop stupide ? Le réalisateur frappe t’il trop fort ou totalement à côté ? Assistons-nous à une quelconque stratégie controversée bassement mercantile ? Le métrage proclamerait explicitement la guérison du mal par le mal, prônerait la révolution guerrière, l’article des droits de l’homme cité l’appuie. Les « grands esprits » s’échauffent et on obtient au final l’émeute flamboyante, réaliste, ultra violente, « spectaculaire & tant attendue », plus stylisée qu’à la Tv ! Les forces de l’ordre rangées vont charger pour en arriver à… Quel est le propos ?
Ce film est autant « hardcore » que puéril, à prendre avec du recul et certainement pas pour exemple les enfants ! Au cœur de la cité, les « petits » volent au supermarché, se font corrompre, règlent leurs comptes, trafiquent, jouent à la souris avec le méchant chat nommé « Police nationale » tandis que quelques grands préparent la guérilla.
La police est dépeinte aussi finement que les paysans du Sheitan (Kim Chapiron): les vilains cow – boys racistes existent, mais envahissent le film en toute généralité, ici mieux vaut ne pas se retrouver « de couleur » dans leur fourgonnette.
On pouvait craindre le pire quant au traitement des jeunes femmes de la cité : le film nous surprend en leur accordant quelques rares répliques bien senties, optimistes et matures contrairement à leurs prétendants. On alterne de clichés extrêmes à une sensibilité authentique !
La photographie de Valérie Le Gurun y est pour beaucoup. Ma 6-T dévoile ses qualités au détour d’un plan séquence à la technique et aux acteurs éblouissants. Le talent d’acteur du jeune Ziad et de son professeur est révélé sans montage par une interprétation qui « sent le vécu », improvisée ? Il s’en dégage l’authenticité, la force d’une violence ultra réaliste mélangée à un discours des plus pacifiste et optimiste.
Ce retour au calme des plus attachants ne présagera rien de bon. Si la caméra rotative est utilisée à répétition, bien que pertinente et immersive dans les scènes phares, la réalisation sait se reposer devant de nombreuses conversations ; la sensation d’improvisation qui s’en dégage contribue au pire et au meilleur. Les jeunes stagnent à l’arrêt de bus ou sur un autre banc et n’ont souvent pas grand-chose à se dire. Les gros mots ne sont pas mis de côté, on se retrouve dans le vif de leurs sujets : le chômage, la précarité, la liberté, les études. Écrites ou pas, ces réflexions distillent ici et là quelques pensées concrètes. Cela contribue à rendre le métrage plus immersif pour le spectateur, c’est là que ça risque de caler.
« On est des enfants là ! Oh ! »
A cause de quelques reprises exagérées et non crédibles, le film est bancal. Nous assistons peut-être à la fusillade la plus ralentie et répétitive de l’histoire cinématographique. Les effets de stylisation la décrédibilisent. Le montage complexe de l’interminable séquence l’entrecoupe d’un concert de rap et d’une ronde de breakdance, entrecoupés de trois jeunes qui ont décidé de brûler une voiture au milieu d’un parking désert.
Ça tourne à la bagarre, la police débarque, braque, fait feu, un adolescent meurt. Ce n’est que l’amorce du déchaînement de violence. L’exercice iconographique tourne au clip, imageant les paroles virulentes des groupes 2 Bal, 2 Neg, Mystik et consorts. « T’es pas dans le vrai combat » rétorquerait Kerry James pendant que les jeunes défaitistes cèdent à leur violence (ou se révoltent à combattre un système oppressant et injuste) sur l’écran, c’est selon. Ma 6-T n’escompte pas donner une vision pleine d’espoir, tout sauf moralisateur : démoralisant.
« Ferme ta gueule ! »
L’extrémisme engagé du propos n’est pas à lire entre les lignes et jongle toutefois avec l’opposé pacifiste, bien présent, qui donne aux jeunes personnages à réfléchir sur leurs actes, vite fait. Au final le débat entre un représentant de l’optimisme face à J. F. Richet lui-même, prônant l’insurrection sous le couvert d’un keffieh, est vite clos. Le temps de parole n’est pas respecté, le spectateur n’a plus le choix, J. F. Richet ne veut plus rien entendre : ça va brûler.
Voici un film bien impoli, à des lieux de la délicatesse et du propos constructif de l’émouvant « Des Terres Minées » (réalisé par Julien Sicard en 2006) qui ne tirait rien d’une vision négative et nihiliste. A la fois généralisée et pas si « fictive », on se demande si J.F. Richet ne dévalorise pas la jeunesse qu’il dépeint.
« D’abord tu tapes après tu réfléchis ?»
Est-ce le craquage d’un auteur naïf illustrant son caprice, un fantasme cauchemardesque cathartique ? Une manière bruyante pour ce cinéaste acteur de poser ses bases en expérimentant les limites politiques ? Une prédiction effrayante, effarante, « Le » mauvais exemple intolérable ? L’actualité documentaire serait-elle assez complexe et douteuse pour en rajouter dans la « fiction » politique ?
Ma 6-T Va Crack-er possède assurément l’aura d’une époque, de ces coupes de cheveux, de ces joggings, de son videur de boîte de nuit ; non révolue ? L’image joue avec ces symboles, de la paire de Nike aux bottes de cuir noires, de votre voiture brûlée aux matraques dégainées et plus haut, zoom sur l’écusson et le rictus de l’autorité. L’image pointe la liberté d’expression, d’interprétation d’amalgames inévitables lorsqu’on les met en scène.
On peut bien voir ce qu’on veut bien y voir : c’est là que réside la force polémique et le danger de ce métrage trouble. C’est autant une flamme pour le front national qu’un long clip enragé libérateur, un authentique film de cité avec d’excellents acteurs ou/et une incitation sans équivoque et directe à l’émeute.
Contemplatif, tourmenté, ça ne sonne pas toujours vrai mais c’est offensif et cru comme une (in)certaine réalité ; Inadmissible ? Je suis pour, je suis contre, tout dépend à travers quel vécu ça se trame : une « copie » philosophique hors sujet ou pas, mais assurément hors de l’indifférence ! On ne sait trop comment le prendre, c’est un peu comme les clips musicaux de Romain Gavras : le même scénario traité avec des pincettes n’aurait strictement rien donné !