Disque incontournable et très accessible, qui constitue certainement la meilleure porte d’entrée dans l’univers de cet artiste
Jamais personne n’avait osé faire ça à la musique !
Dès 1967, James Newell Osterberg (alias Iggy Pop) et son groupe The Stooges travaillent avec ardeur à l’élaboration d’un rock dont les fondamentaux sont simples et précis : ne pas savoir jouer. Ainsi, guitare, batterie et chant à l’unisson, peuvent infliger sans contrainte à un ampli poussé à fond l’éternel seul et même accord . Plutôt dur et bruyant, donc. Masquer l’incompétence technique par l’invention, l’énergie, l’instinctif et le débridé, Iggy et les Stooges savaient faire et ils en ont impressionné plus d’un à l’époque. Sur scène, on assiste à du pur délire, à tous les excès, exacerbés par la prise massive de drogues. Les maisons de disques, effrayées et écoeurées finissent par se défiler au bout de deux disques quasi-inaudibles.
Jusqu’à l’intervention d’un admirateur nommé David Bowie, fasciné par la personnalité et le talent d’Iggy (Z’Iggy ?), qui ira jusqu’à remixer lui-même, pour rendre service, un Raw Power de troisième (et dernier disque pour les Stooge), en 1973. La tournée qui suivra, d’une violence inouïe (avec auto-mutilations et autres folies de la part d’un Iggy chargé à bloc à l’héroïne) sonnera le glas du groupe punk originel. Rideau.
Et Iggy Pop, pourtant reconnu et sollicité (par les Doors orphelins de Jim Morrison, notamment), devient incapable de se concentrer sur le moindre projet . Englué dans l’alcool et les substances hallucinogènes, c’est un zombie ruiné et tragique qui erre dans les rues de Los Angeles. Lors d’un bref instant de conscience, il trouvera quand même la force de se faire hospitaliser pour une cure de désintoxication volontaire. Une seule personne lui apportera visites et soutien : David Bowie. Une très forte amitié, scellée par une admiration réciproque, unit désormais les deux artistes. Bowie emmène Iggy convalescent tout au long de sa tournée « Station to station » (1976) : ils ne se quitteront presque pas pendant deux ans. Bowie veut sortir son ami du bourbier et entame dès 1977 sa deuxième opération de réhabilitation d’un Iggy oublié, pillé (le mouvement punk émergeant se sert abondamment dans le répertoire et les attitudes des Stooges), désillusionné … mais vivant et remis sur pieds. Bowie est bien la seule personne qu’Iggy veut bien écouter, le seul à pouvoir le canaliser pour en extraire tout le génie créatif . La preuve : les deux meilleurs disques d’Iggy Pop sont ceux enregistrés ensemble entre fin 76 et mi-77.
D’abord, « The idiot » (qui sort en avril 77) - cf article dans nos colonnes - monument qui rencontrera le succès en disque et sur scène.
Forts de cette belle dynamique, retour en studio à Berlin du couple infernal Iggy/Bowie, pour écrire et enregistrer (en trois jours !) un « Lust for life » beaucoup plus primesautier, qui démarre sur un extraordinaire riff de batterie et enchaîne neuf morceaux pleins d’énergie, de fraîcheur musicale, conforme au visage apaisé, souriant, qu’arbore en pleine pochette un Iggy dont on ne connaissait jusqu’alors que la tronche fermée et inquiétante (en plus de ses fesse et du reste, bien sûr, dont il n’a jamais renâclé à faire étalage).
Il y a même un tube avec « The passenger », hommage à Jim Morrison, sur un tempo léger et mélodique, nouveau et étonnant venant d’un ex-Stooges. Mais aussi le magnifique et poignant « Tonight », le très amusant et lucide « Success »… Le tout plein de guitares, de chœurs, de pop et de rock’n’roll.
Disque incontournable et très accessible, qui constitue certainement la meilleure porte d’entrée dans l’univers de cet artiste attachant dont « la seule ambition est désormais de faire une meilleure musique, de vivre en paix et ensuite mourir ».
Remis sur les rails depuis 1977, il sait donc désormais où il va, Iggy Pop. Parrain avéré de tout un pan de l’histoire du rock, il endosse aujourd’hui le rôle avec détachement et sagesse, ce qui ne l’empêche pas, à 60 ans, de continuer à jouer sacrément le jeu (cf ses dernières prestations scéniques avec ses Stooges reformés).
Roland Caduf
© Etat-critique.com - 24/02/2008