Louise Bourgeois, elle, Eugénie Grandet.
Retrouver Louise Bourgeois ici, dans la maison de Balzac, écrin intemporel de verdure et d’écriture, Paris dévalant en pente douce à ses pieds, est une félicité.
Loin des grands espaces, du bruit et de la fureur, nous sommes ici conviés à un long moment d’intimité avec les dernières œuvres de l’artiste.
Elle tenait à terminer ce travail avant de disparaître. Avant de mourir, retrouver le goût de la France, finir en broderies, boucler la boucle.
Elle voulait dire son identification à Eugénie Grandet, l’héroïne balzacienne aliénée par son éducation, tenue sous le joug paternel, écrasée par les jugements moraux d’une société provinciale bien-pensante, mal-agissante.
Eugénie et Louise, deux enfants bouleversées, deux filles passionnées, deux femmes intensément aimantes, deux vies tissées de mots de révolte.
Chacune à son ouvrage, la main guidée par leur mère, leur caractère trempé dans les leçons du père, elles brodent lentement leur destinée.
Pour Eugénie, Louise reprend l’aiguille, se penche sur ses mouchoirs et tissus du passé, ceux qu’elle emporta dans son exil aux Etats-Unis, et brode ses dernières séries : un ensemble de seize Vanités, d’une douceur inédite, bouquets de tissus, semis poétique de couleurs, pendules de fils, spirales d’agrafes noires et aiguilles d’argent, horloge de perles, boutons d’azur, mousseline d’or protégeant un délicat mouchoir rayé, femme dessinée d’un léger trait d’encre noire, fleurs qui serpentent… Des œuvres silencieuses, qui égrènent un temps d’éternité, qui parle de Louise Bourgeois revenue en France, pays de son enfance, terre natale et fatale.
Dans chacun de ces carrés de tissus, la voix d’Eugénie Grandet, mélodieuse, secrète, passée et présente, résonne.
Louise et Eugénie chantent en chœur, une ode que l’artiste sublime en grands formats, parfois gerbe de feuilles en pleine croissance, recouvertes de lettres, « I have never grown up, I am standing near the window, I have spent my life making curtains… », parfois Eugénie souriante, debout, cernée d’un énergique trait noir sinueux, Vénus nue à la chevelure tentaculaire, parfois Eugénie au visage dilué à l’encre rouge, les traits troubles, troublante ressemblance avec Louise, parfois Eugénie au corps rouge sang, bordée de cinq pierres tombales brodées de lettres carmin sur lin, sentences de Balzac, pensées mêlées des deux femmes, « Ah ! maman, j’étouffe. Je n’ai jamais souffert ainsi », un enfant enfermé dans le corps, la tête en bas cognant dans le ventre gonflé, les tentacules noirs, cheveux et cordon ombilical mélangés pour un cycle infini de la vie à la mort.
Riche de ces trésors et de ces émotions, nous quittons la maison de Balzac à pas feutrés, emportant une dernière image : celle de Louise Bourgeois dormant paisiblement, son travail accompli.
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Perrine le Querrec
© Etat-critique.com - 19/11/2010