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Jeudi 24 Mai 2012Art-scène

 Loin...

Loin...

Rachid OURAMDANE et L'A

Création du 12 au 15 mars THEATRE DE LA VILLE les ABBESSES 31 rue des Abbesses Paris 18 RENSEIGNEMENTS tél : 01 42 74 22 77 www.theatredelaville-paris.com

Et ta critique ?




Avec "Loin...", Rachid Ouramdane nous offre une oeuvre intime et forte sur la colonisation.

Un carré de moquette. Trois haut-parleurs qui évoquent la guerre et la propagande. Des câbles emmêlés qui traversent la scène.

Rachid Ouramdane est debout, seul dans la nuit, vêtu du jean et de la capuche emblématiques des jeunes issus de l'immigration (comme on dit). Il écoute, immobile, la voix de sa mère. Une voix, avec un magnifique accent arabe, qui évoque la prison et la torture subies par "ton père". Elle parle sobrement de la Légion qui décime les villages, qui "tue même les poules". Elle raconte que le père n'a dénoncé les fellagas. Il n'a pas parlé devant ceux qui l'ont torturé, pas plus qu'il n'a, plus tard, su parler à ses enfants de son expérience de la guerre, lui qui se retrouva - ironie de l'histoire - du côté des colons lorsqu'il fera la guerre d'Indochine.

Rachid Ouramdane aurait pu se contenter de ce dispositif scénique, phonique et vidéo digne d'une installation d'art contemporain.

Mais il fallait qu'il soit là. Qu'il soit présent comme pour mieux montrer à quel point la pièce lui est personnelle. Car Rachid Ouramdane a quelque chose à dire, quelque chose qui vient de loin et qui a marqué sa vie. Il doit exprimer et verbaliser ce que son père n'a pas su dire, n'a pas pu dire. La parole est rétive et Rachid Ouramdane se contente d'abord d'écouter en silence. Il garde les yeux fermés, les bras le long du corps, s'agenouillant puis se couchant comme pour mourir dans un oubli réparateur, avant de se relever très lentement pour mieux se remettre à genoux. Il donne l'impression d'une personne qui vient d'apprendre une terrible nouvelle et qui voudrait dormir, oublier, redevenir fœtus.

Puis les mots arrivent. Rachid Ouramdane prend le micro et expose d'une voix douce mais décidée son problème, son traumatisme. Il parle de ces colonisés déracinés, et de leurs enfants dont "la petite histoire de famille rejoint vraiment la grande". Un vieil homme, témoignant en vidéo, dira "moi-même j'ai eu à tuer ; c'est pourquoi nous autres nous ne parlons jamais avec nos fils et nos petits-fils". Un américano-vietnamien, enfant d'immigré, dira quant à lui : "On ne se souvient pas de la souffrance, mais on nous l'a enseignée".

Rachid Ouramdane parle d'un souffle, sans ponctuation, comme un lecteur pressé. Il danse avec la même frénésie ; une frénésie contenue, comme emprisonnée (il ne se déplace pratiquement pas tandis que le haut du corps évolue violemment).

Si Rachid Ouramdane ne se livre pas à une performance de danseur, il nous livre un impressionnant et émouvant témoignage sur la colonisation.

"Loin..." est une œuvre dense : la pièce dure à peine une heure mais énormément de choses sont dites, des choses intimes qui trouveront un écho chez le spectateur tant il est vrai que Rachid Ouramdane sait faire résonner magnifiquement son histoire en nous.


Thibault Dablemont

© Etat-critique.com - 15/03/2008