Un père absent, c’est déjà dur. Mais apprendre sa mort par téléphone en pleine éjaculation, ça se complique. Litttoral ou comment une tragédie bascule telle une vague vers la comédie pour évoquer le manque. Bouleversant.
Il faut remonter au 2 juin 1997, à Montréal, pour avoir trace de la première représentation publique de Littoral. Douze ans plus tard, Wajdi Mouawad reprend sa pièce en Suisse, puis en France pour le plus grand bonheur des amoureux de théâtre parlant du vivant, réfléchi, plongé dans son époque. Une chose peu commune.
Retour rapide sur le parcours de son auteur pour mieux comprendre 2 heures 40 d’émotion pure: Libanais de souche jusqu’à 8 ans, guerre oblige, Wajdi Mouawad doit s’exiler en famille à Paris avant de poser ses valises au Québec à l’âge de 15 ans. C’est là qu’il apprendra à jouer la comédie. Et aussi à la mettre en scène. Ce que le quadra fait divinement tant le souci de l’occupation de l’espace scénique transparaît du début à la fin de Littoral.
Outre la souffrance d’un enfant qui n’aura pas connu sa mère - décédée à sa naissance - et d’un père toujours en voyage, Wajdi Mouawad narre l’histoire d’un exil et de l'enfance déracinée qu’il a connues. Sans jamais énoncer le Liban, le longiligne et expressif protagoniste québécois, Wilfrid (Emmanuel Schwartz) arrive à nous y amener telle une évidence. Dans une débauche d’énergie constante, ce jeune auteur-danseur-acteur transporte son corps caoutchouc dans divers univers, 2 heures 40 durant, de façon éblouissante.
L’accent et les répliques de Wilfrid ; ses gueulantes face à un père mort visible seulement par lui-même et pour le moins envahissant, car ne cessant de lui donner des conseils, font forcément rire. Le post-adolescent en quête de repères doit également composer avec le Chevalier Guiromelan (Jean Alibert), un super héros qui débarque parcimonieusement pour lui donner des conseils absurdes afin de rester enfant. Un protecteur face au monde adulte qui commence lui aussi à l’amener à saturation.
C’est à ce moment que le public hilare se demande comment Mouawad a acquis ce statut d’éminent dramaturge contemporain. Sa force réside justement là : à alterner des moments lourds avec de véritables moments poétiques et artistiques (jets de peinture, scénographie fabuleuse, décor qui bascule en deux secondes pour laisser place à un nouveau monde) tout en plaçant des tirades comiques. Sans la voir arriver, une réplique cinglante donne une pause dans cet espace de réflexion sur le deuil.
Ce fils torturé veut offrir à son géniteur un retour au pays pour qu’il se repose en paix à côté de sa mère. Wilfrid fera fi de la sombre vérité dite par sa famille. Avant de comprendre que son souhait sera impossible. Il persiste et souhaite coûte que coûte un enterrement digne pour son père. Une seule question le taraude : où ? En arrivant au village natal, il va apprendre beaucoup sur des jeunes de son âge. Ces compagnons d’infortune vont se réunir, allant de village en village pour narrer les horreurs de la guerre. Parler pour ne pas oublier.
Il faut d’abord trouver un lieu de repos pour ce père qui commence à se décomposer. Une scène mythique, où le macchabée se peint le visage en vert pour alerter son rejeton qu’il commence à avoir chaud, joue derechef ce rôle de décompression dans un moment tragique. Car dans le genre poids lourd, il se défend le père. L’explication avec son fils, à qui il n’a jamais pu envoyer les lettres justifiant sa fuite, est un bon moment de théâtre.
On vous laisse aller voir ce chef d’œuvre où chacun des huit acteurs assure un show dantesque. Le final prend aux trippes. Quant à la stand-ovation du public, elle justifie le raz-de-marée de critiques consacré à Littoral.
NB: Littoral est le premier volet du Sang des promesses, nom de la tétralogie de Wajdi Mouawad. Suivent Incendies, Forêts (quatre heures de spectacle !) et Ciels, créé au festival d'Avignon 2009 où Wajdi Mouawad était invité à participer à la dernière édition au titre d’artiste associé.
http://www.theatre71.com/littoral.html
http://www.wajdimouawad.fr/
Thomas Delavergne
© Etat-critique.com - 05/02/2010