Dernier album sorti par les Beatles, mais avant-dernier enregistré : "Let it Be" est une histoire à rebondissements que nous allons vous conter ici par le menu.
L'enregistrement du White Album, en 1968, avait été marqué, pour la première fois, par de fortes tensions au sein des Beatles. Paul McCartney a alors l'idée de laisser tomber les techniques d'enregistrement complexes, et de créer un nouvel album en direct, faire un retour aux sources afin que les Beatles retrouvent une certaine cohésion. Il est même prévu de faire un concert exceptionnel (qui serait le premier depuis 1966) pour jouer les nouvelles chansons. Enfin, afin d'honorer un contrat qui prévoyait que les Beatles devaient encore figurer dans un film pour United Artists, les répétitions seront filmées.
C'est ainsi que l'enregistrement commence aux studios de cinéma Twickenham à Londres, le 2 janvier 1969. Et très rapidement, il est clair que les tensions ne sont pas apaisées, loin de là. John Lennon supporte mal d'être filmé en permanence; Paul McCartney se conduit de façon trop dictatoriale au goût des autres, en particulier George Harrison, qui quitte même temporairement le groupe. Enfin, la présence permanente de Yoko Ono, la compagne de Lennon, qui dispense conseils et avis qu'on ne lui avait pas demandés, n'est pas faite pour calmer le jeu.
Souvent, pour se détendre, ils jouent tout ce qui leur passe par la tête, la plupart du temps, tous les classiques du rock'n'roll. Mais l'interprétation est souvent médiocre et montre que les Beatles sont un peu "rouillés" en tant que groupe de scène.
Le 22 janvier, les Beatles émigrent aux studios Apple, où, en compagnie d'un invité, l'organiste Billy Preston, ils réussissent à retrouver un semblant d'unité.
Et la musique dans tout ça ? Les Beatles répètent inlassablement une dizaine de nouvelles compositions, comme le plaintif et suppliant Don't let me down de Lennon, ou bien le futur tube Get back de McCartney, avec son solo de guitare slide. Un des titres les plus puissants est certainement I've got a feeling, composé par McCartney mais auquel John a apporté sa contribution en y intégrant son propre morceau Everybody had a hard year. Deux nouvelles ballades au piano de McCartney, appelées à devenir des classiques, figurent également : The long and winding road, et surtout Let it be, aux accents quasi religieux, que Paul a composée après avoir vu sa mère ("Mother Mary") en rêve. Parmi les titres moins connus, on note la résurrection d'une très vieille compo de Lennon/McCartney, un vieux rock'n'roll basique composé vers 1960 et intitulé One after 909. Pour écrire Two of us, splendide morceau acoustique, Paul s'est inspiré de ses longues balades au hasard des routes avec Linda Eastman, bientôt Linda McCartney. Enfin, parmi les multiples compositions de George (alors en pleine "diarrhée de créativité", pour reprendre ses propres termes) qui furent répétées, seules deux finiront sur l'album : For you blue, agréable et léger blues, et I me mine, où sont évoqués les problèmes d'ego (la source d'inspiration est ici facile à trouver).
Le 30 janvier 1969, les Beatles montent sur le toit de l'immeuble de leur société de production, Apple, pour y faire un concert impromptu : résultat d'un compromis difficile à trouver, George étant opposé à toute autre proposition de prestation live. Ce sera le dernier concert des Beatles : en trois quarts d'heure, ils créent des embouteillages monstres, une effervescence et une joie sans précédent au pied de leur immeuble, pour un public dans l'ensemble ravi, jusqu'à ce que les policiers les enjoignent de mettre un terme à tout ce vacarme... Quelques-uns de ces morceaux se retrouveront sur l'album.
Le lendemain, l'enregistrement s'achève, mais l'histoire de "Let it be" est loin d'être terminée. Peu convaincus par ce qu'ils ont enregistré, les Beatles ne veulent pas sortir l'album (à ce moment intitulé "Get back"). Seul un single sort en avril, alors que les Beatles commencent l'enregistrement d'un dernier album, "Abbey road".
Entre mai 1969 et janvier 1970, Glyn Johns, qui a co-produit les sessions avec George Martin, présente trois projets d'album aux Beatles : les trois seront refusés, et on peut le comprendre : si ces projets étaient fidèles au principe de base ("que du direct"), on pouvait parfois y entendre un groupe fatigué et désuni.
En mars 1970, alors que les Beatles n'existent déjà plus en tant que groupe, Lennon et Harrison font appel à Phil Spector pour retravailler sur les bandes. Mais Spector, producteur génial et célèbre pour son "mur du son" (qui consiste à réenregistrer inlassablement des couches successives d'instruments), était probablement la personne la moins à même de remixer cet album censé être enregistré en direct. C'est ainsi qu'il couvre certaines chansons d'accompagnements orchestraux, en particulier The long and winding road, noyée sous un déluge de cordes, au désespoir de McCartney. Certes, Phil Spector réussit à produire un album "présentable", mais le concept original a plus ou moins disparu en route.
Accompagné du film du même nom, l'album "Let it be" sort finalement le 8 mai 1970, un mois après l'annonce par Paul de la séparation du groupe. Sa pochette, quatre portraits individuels des Beatles sur fond noir, est tout ce qu'il y a de plus appropriée : les Beatles, pardon, les ex-Beatles, vont maintenant poursuivre leur route chacun de leur côté...
Sous l'impulsion de Paul McCartney, une version "déspectorisée" de "Let it be" ("Let it be...Naked"), respectant le concept original, est sortie en 2003, en même temps que la réédition du film en DVD.