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Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Les sentinelles

Les sentinelles

Bruno TESSARECH

Grasset - 378 pages

Et ta critique ?




Nouvel éditeur, nouveau style, mais toujours la même exigence de qualité chez l’auteur de Villa blanche, qui nous entraine sur les traces de quelques protagonistes de la seconde guerre mondiale, pour découvrir en leur compagnie pourquoi et comment la Shoah fut ignorée.


Ce thème casse-gueule à plus d’un titre, rebattu et politiquement correct, Bruno Tessarech le traite de façon sobre, sensible, et en même temps très enlevée.

Patrice Orvieto est diplomate professionnel, c’est le personnage central du roman. Compétent, lucide. Et impuissant. Est-ce la fonction qui fait l’homme, existe-t-il une passivité consubstantielle du métier de diplomate ? Le quai d’Orsay et ses homologues n’emploient-ils que des scribes ?

Le doute sur son pouvoir d’influer sur le cours des événements croît tout au long du livre, au point que parfois la réalité de ces événements semble lui échapper : "L’impression de participer à un grand jeu, certes tragique, mais à un grand jeu tout de même, couvait en Patrice depuis un moment." (page 197)

Après la guerre et une longue carrière de clubman des relations internationales, il voit peu à peu les fantômes remplacer les vivants autour de lui, jusqu’à la mort de son ami Jan Karski en 2000. Jan Karski est décidément le personnage à la mode de cette rentrée littéraire. Son interrogatoire, à Londres, par les services secrets britanniques, constitue un des morceaux de bravoure du livre.

Autres morceaux de bravoure, les échanges philosophiques entre Franklin Roosevelt et Harry Hopkins, que le premier se remémore à Warm Spring en 1945… On aimerait penser que tous les hommes politiques connaissent parfois ce genre de vertige moral, cette récupération aux branches de la philosophie. Et malgré cela "Celui qui a sauvé le peuple américain de la misère et mené les troupes à la victoire n’a pas porté secours au peuple juif." (page 302) Dans la lutte armée, entre l’efficacité et la générosité, Roosevelt le généreux a choisi l’efficacité.

Werner von Braun, l’inventeur des V1 et V2, connaît l’apogée de sa carrière en 1969, quand il supervise à la NASA la mission Apollo qui doit mener l’homme sur la lune. Le nazisme semble loin, il ne reste plus qu’un prisonnier à Spandau. Et von Braun, pendant la guerre, lorsque les travailleurs forcés bâtissaient avec leur sang les centres de Peenemünde et Dora, qu’a-t-il fait ? Comme les autres, pour d’autres raisons, il a détourné le regard.

Tout le monde a détourné le regard. Il faut dire qu’il n’y avait pas de photos. Un crime contre l’humanité sans photos n’existe pas. Et sans photos les polonais exaltés, les Jan Karski, demeurent incapable de porter le crime à la connaissance des opinions publiques.

Photographiée ou non, la Shoah demeure une sorte de cataclysme. Mais pas un fait de Dieu, non, plutôt un Pompéi fabriqué par des hommes. Les nazis ont recouvert l’Europe de cendres et d’une honte qui entachera encore longtemps la mémoire allemande.

Si les nazis tenaient le rôle de bourreaux, c’est l’humanité entière qui a perdu sa vertu. Ou plutôt, en ce qui concerne les dirigeants alliés, qui y a renoncé, consciemment. Ce que Tessarech nous donne à voir par le roman, c’est le pourquoi et le comment de cette immense renoncement. Sans démonstration pesante, il réussit, en conjuguant les destins réels et imaginaires, les temps passé et présent, à conserver à ce récit la tension et l’allant d’un page turner.


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 22/09/2009