Roman graphique aussi dense qu’intelligent, Les mauvaise gens balaie 30 ans d’histoire politique et sociale dans la France provinciale de l’après-guerre. Une très belle réussite.
Si les romans graphiques ne sont pas l’apanage des auteurs anglo-saxons, les auteurs français sont peu nombreux à se frotter à cet exercice si particulier. Une bonne raison pour se pencher sur Les mauvaises gens, belle réussite d’Etienne Davodeau qui, pour l’occasion, a choisi de rendre un hommage émouvant à ses parents et à leur vie militante dans la France de l’après-guerre. Plus précisément, dans cette région du Maine et Loire, entre Angers et Cholet, que l’on appelle les Mauges, contraction de "MAUvaises GEns", selon certains étymologistes pas forcément bien intentionnés.
Les Mauges des années 50 et 60, c’est la mainmise de la religion catholique sur toute activité humaine de la naissance à la mort. C’est une industrie en plein développement entièrement sous la coupe d’une bourgeoisie locale bigote et paternaliste. C’est surtout une jeunesse qui relève la tête et qui, au travers des associations et des syndicats, commence à prendre une parole qui avait toujours été refusée à ses parents.
Né en 1965, Etienne Davodeau se fait le biographe de Maurice et Marie-Jo, son père et sa mère, impliqués au premier chef dans ce vaste mouvement d’émancipation et de prise de conscience et d’action politique. Adhésion aux JOC (Jeunesses Ouvrières Chrétiennes) dans les années 50, guerre d’Algérie, militantisme syndical à la CFDT dans les années 60, mai 68, lente montée en puissance des idées de gauche dans les années 70… Ce n’est pas sans raison que cet ouvrage est sous-titré "Une histoire de militants". La dernière vignette sera pour l’apparition, plein écran, du visage de François Mitterrand sur les écrans de télévision un soir de mai 1981.
Traité comme une sorte de documentaire empreint d’une saine nostalgie (rien de larmoyant, jamais de "c’était mieux avant"), ce retour sur 30 années si importantes de notre culture commune est à la fois très intelligent et très émouvant. Alternant discussions avec ses parents et flash-back sur leurs récits, Etienne Davodeau n’hésite pas à mettre tout son petit monde en scène (y compris lui-même). Entre deux tranches de vie, on a donc droit à ces situations qui confèrent tant d’humanité à son récit : promenade et discussion à bâton rompu avec son père ou sa mère, retour sur les lieux des "événements", rencontre avec d’autres témoins de l’époque, présentation (et commentaires) de certaines planches…
On ne peut que s’enthousiasmer (et recommander fortement) cet album d’une qualité rare. Jusqu’au trait léger mais précis et "vivant" d’Etienne Davodeau qui ajoute cette touche d’émotion que l’on ressent si rarement. On pense ainsi au travail de Baru dont on retrouve à la fois la force et la finesse. Une très belle réussite.
Joël Fomperie
© Etat-critique.com - 30/07/2009