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Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Les âmes grises

Les âmes grises

Philippe CLAUDEL

Le Livre de Poche - 279 pages

Et ta critique ?




Rien n’est blanc, rien n’est noir, tout est gris donc humain, pour le meilleur et pour le pire. Philippe Claudel signe un très beau roman, poignant et dense.


La guerre de 14-18, à la fois si lointaine et si présente dans notre mémoire collective, sert de toile de fond aux Ames grises, le nouveau roman de Philippe Claudel. Mais de toile de fond seulement, même si le cœur des événements rapportés trouve son origine en 1917, dans une petite ville qui n'est jamais nommée, mais que l'on sait proche de V. et tout près de la ligne de front.

On entend le canon tonner nuit et jour. L'hôpital militaire s'active sans discontinuer à recoudre, amputer, soigner ou achever des blessés qui affluent sans répit. La rue principale voit passer d'interminables colonnes de troupes fraîches qui montent au front. Bref, la guerre est omniprésente, mais la petite ville continue à vivre, ses commerces à prospérer et son tribunal à condamner…

C'est donc là que la petite Belle de jour, 10 ans à peine, est retrouvée étranglée, un matin glacé de décembre, près du canal. Cet événement fait grand bruit dans les environs et offre au narrateur, le représentant local des forces de police, l'occasion de dresser le tableau d'une époque.

Car, sous couvert d'enquête, Les âmes grises n'a rien d'un roman policier. Si la vérité est recherchée, c'est avant tout celle des mentalités et des comportements des femmes et des hommes qui vécurent ces temps troublés. Le procureur, raide comme la justice, mais bien solitaire depuis la mort de sa jeune épouse ; la belle institutrice au mystère insondable ; le médecin des pauvres ; la femme du narrateur…

Sous la plume précise et talentueuse de Philippe Claudel, les personnages apparaissent, demeurent ou disparaissent tour à tour, amenés dans cette petite ville ou emportés loin d'elle par des forces qui les dépassent. Rien n'est tout blanc, rien n'est tout noir, mais tout est gris, tout est humain, pour le meilleur et pour le pire. À coup de portraits brossés avec un humanisme détaché, jamais dupe, mais jamais cynique non plus, c'est sa propre histoire que le narrateur nous dévoile en creux, sa propre vie et finalement son terrible secret.

Car, plus que les rebondissements d'une histoire sans grande surprise, c'est le style narratif de l'auteur qui mérite attention. Sa construction rigoureuse, dissimulée sous d'innombrables histoires parallèles et digressions, ne fait que renforcer le pouvoir d'attraction de ce récit poignant et dense.


Joël Fompérie

© Etat-critique.com - 05/01/2010