Avec ce deuxième roman publié en France après le remarqué Trois fermiers s'en vont au bal, Richard Powers s’affirme comme un écrivain américain contemporain majeur.
À l’approche de la cinquantaine (il est né en 1957 à Evanston, dans l’Illinois) Richard Powers a d’ores et déjà pris une place de choix dans la littérature américaine. D’abord par son parcours atypique qui l’aura fait abandonner des études de physique pour s’orienter vers un cursus littéraire. Ensuite par sa faculté à attendre longtemps le moment propice à l’écriture. Il sera ainsi d’abord programmeur informatique puis… amoureux d’une belle Hollandaise qu’il suivra pendant plusieurs années aux Pays-Bas.
C’est pourtant dès 1985 qu’il publie Trois fermiers s'en vont au bal (Le Cherche Midi, 2004), point de départ d’une œuvre qui attend encore d’être traduite en français (une dizaine de romans, parmi lesquels The gold bug variation en 1991, qui lui valut sa notoriété américaine).
Avec la publication de son avant-dernier ouvrage (le dernier, The echo maker, est paru en 2006), son éditeur parisien poursuit néanmoins un beau travail de diffusion pour cet auteur exigeant et ambitieux, dont chaque roman est un univers complet recréé pour les besoins de son propos.
Celui du temps où nous chantions est à la (dé)mesure du talent de son personnage emblématique, Jonah Strom. Chanteur classique sublimement doué, Jonah Strom, comme son frère Joseph et sa sœur Ruth, est né aux Etat-Unis au milieu des années 40 de l’union de Delia Daley et de David Strom. Rien que de très classique si Delia Daley n’était noire et David Strom blanc, physicien et juif fraîchement émigré d’Europe pour échapper à la folie nazie.
Delia et David se rencontrent lors d’un concert-manifeste de Marian Anderson en plein air à Washington. Plus grande cantatrice de son époque, adulée dans le monde entier, elle se voyait refuser les salles les salles américaines au prétexte de sa couleur de peau : bienvenue dans l’Amérique de la grosse première moitié du XXe siècle, bienvenue dans l’autre patrie de l’apartheid !
Le temps où nous chantions tient à la fois de la fresque historique et de la saga familiale. Mais pas seulement. Il faudrait aussi évoquer l’extraordinaire érudition musicale de l’auteur ainsi que ses passionnantes considérations scientifiques et philosophiques sur le temps.
Les soixante dernières années de l’histoire américaine y sont ainsi revisitées du point de vue des noirs et de leur place dans la société légalement raciste dans laquelle ils vivent jusqu’à l’abolition des lois ségrégationnistes au début des années 60. Ponctuée des événements qui ont marqué cette histoire récente (émeutes de Watts, discours de Martin Luther King, assassinat de Malcolm X, affaire Rodney King, émeutes de Los Angeles, meeting controversé du pasteur Farrakhan), la saga Strom se déroule avec son lot (et un peu plus) de drames, d’humiliations et de révolte contenue.
On s’immerge dans la prose dense de Richard Powers comme dans la vie étouffante de cette famille contrainte de dissimuler jusqu’à son existence. Impossible de s’afficher en public comme mari et femme, impossible pour le père de faire admettre que ces trois petits nègres sont ses enfants, impossible de fréquenter les écoles réservées aux blancs, impossibles de vivre, tout simplement.
Delia et David décident de ne pas envoyer leurs enfants à l’école, de les protéger du monde extérieur, de leur prodiguer eux-mêmes l’éducation dont ils ont besoin et surtout de leur offrir le plus beau et le plus terrible des cadeaux : la musique. La musique classique, la musique des blancs.
Jonah, Joseph et Ruth ne connaîtront pas le même destin. Les deux frères s’engageront dans la carrière musicale, essuyant au passage toutes les rebuffades et humiliation que la "vraie vie" réserve aux noirs et, surtout, aux métis, inclassables "bâtards", noirs pour les Blancs, blancs pour les Noirs. Ruth, la cadette, choisira un autre destin. Celui de la révolte, de l’action, des Black Panthers.
On ne lâchera Le temps où nous chantions qu’après avoir tourné la dernière page et savouré l’ultime pirouette narrative de l’auteur qui boucle son histoire comme David Strom le prédisait sur la foi de ses recherches scientifiques liée à la relativité temporelle, affirmant que le présent n’existait pas et que passé et futur pouvaient s’inverser dans certaines circonstances. Magnifique.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 07/03/2007