Deux frères et l’envie démangeante de réussir leur ascension sociale. Deux des acteurs les plus chauds du moment et Woody Allen derrière l’objectif, qui se refuse à nous dorer la pilule. Exigeant et profond.
La sortie du Rêve de Cassandre a été accueillie par des critiques d’une mollesse redoutable, du genre : mouais, c’est le dernier Woody Allen en date, mais il est mou du genou et moins réussi que les deux précédents films déjà tournés à Londres.
La critique peut parfois faire penser à Marie-Antoinette nourrie à la brioche et ne concevant pas que le peuple se meure de faim parce qu’il n’avait pas de pain à manger.
On peut certes critiquer Le rêve de Cassandre, mais avec intelligence et circonspection. Rappelons ici simplement qu’Antonioni et Bergman sont morts récemment et que les grands cinéastes en activité ne sont pas monnaie courante.
La façon de filmer de Woody Allen n’est pas du genre ostentatoire. Il ne va pas défourailler l’angle de la mort et nous clouer à nos fauteuils avec un fondu enchaîné à vous décoller la rétine. Non, lui, il cadre à l’ancienne, abuse des lumières chaudes aux teintes ambrées, boisées. Et quand il se met en mouvement, il tourne autour de ses protagonistes comme on esquisserait des pas de danse.
Mais la technique est au service d’une narration. Certains ont trouvé le rythme du film lent. Admettons qu'Allen installe ses situations et les laisse se développer sans qu’on se sente brinqueballé sur un rollercoaster.
Nous sommes dans un Londres un peu fantomatique qui ressemble à une ville anonyme. Deux frères y font l’achat d’un bateau, le Cassandra’s dream du titre. L’un, Terrry (Colin Farrell), est mécano dans un garage, joueur invétéré et accro aux pilules et à l’alcool. L’autre, Ian (Ewan Mc Gregor), s’occupe de la comptabilité du restaurant de son père et rêve d’investir dans l’hôtellerie en Californie.
Ce pourrait être une famille unie. Mais la mère brandit sans cesse l’exemple de la réussite sociale de son frère qui est chirurgien esthétique. Et puis Terry s’empêtre dans des dettes de jeu et Ian tombe amoureux d’une actrice, ce qui lui donne envie d’une réussite sociale accélérée.
Rongés par l’envie, l’ambition, les deux frères vont demander de l’argent à leur oncle (Tom Wilkinson) qui le leur donnera, mais donnant-donnant : pour cela, ils devront tuer un homme.
Dans ce film, Woody Allen se situe au niveau de la tragédie. Son amour pour Bergman le hissait depuis longtemps vers de tels sommets. Nous sommes entre Shakespeare et Racine et la question est la suivante : peut-on commettre un acte au-delà des lois et quelles en sont les conséquences ?
Voilà pourquoi la musique de Philip Glass, lourde, lente et bien présente, est une réussite qui imprime son climat. Les acteurs sont formidables. La présence incarnée de Farrell, l’élégance "MichaelCainesque" de Mc Gregor… Les actrices peu vues ailleurs, sont charnelles et leur présence apporte une note sensuelle que Woody doit à sa rencontre avec Scarlett Johanssen. Depuis qu’il la connaît, il a mis du viagra dans sa caméra.
Ce film est le versant tragique et désespéré de Match point. Le rire n’y a plus sa place. Ajoutons que l’on pense souvent à Joseph Losey, voire à Ken Loach. Woody Allen, même en mode mineur, est encore capable de nous étonner, de nous émouvoir et de nous faire réfléchir.
Mode mineur, ai-je écrit ? Est-ce si sûr ?
Philippe Sendek
© Etat-critique.com - 05/11/2007