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Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Le retour

Le retour

Anna ENQUIST

Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin - Actes Sud - 477 pages

Et ta critique ?




En choisissant le beau portrait d'une femme de devoir au destin d’exception, Anna Enquist signe un roman touchant qui entraîne le lecteur au plus profond de sentiments complexes et désespérés.


C'est sous le pseudonyme d’Anna Enquist que la psychanalyste Christa Widlund-Broer signe son œuvre littéraire, poétique d'abord, puis romanesque à partir de 1994. Avec ce sixième roman publié en France, elle poursuit son exploration de la solitude et des affres de personnages reclus en eux-mêmes, victimes de drames personnels qui seront les révélateurs de leur personnalité profonde.

Ainsi en est-il d'Elisabeth, épouse du navigateur, explorateur et cartographe britannique James Cook qui, entre 1768 et 1779 effectuera trois expéditions dans l'Océan Pacifique à la découverte d'une immensité sauvage totalement méconnue des Européens.

Chacune de ces expéditions se déroulant sur plusieurs années, c'est la vie d'une Elisabeth seule et livrée à elle-même qu'Anna Enquist nous fait partager au long de son beau récit.

Ses enfants naissent, grandissent ou meurent (la mortalité infantile est encore importante à l'époque, même dans les milieux plus favorisés) en l'absence de leur père, sans même qu'il ait connaissance de leur existence quelquefois. Ceux qui survivent ont vocation à devenir marin à leur tour. Les autres à être oubliés…

Surtout, ce sont de longs mois, voire des années entières sans que la moindre nouvelle des marins partis à l'autre du bout du monde sur leurs coquilles de noix ne parvienne aux familles restées à terre. Alors Elisabeth fait "comme si". Elle s'occupe de l'intendance, de l'éducation des enfants. Elle pense au retour de son mari, proche ou lointain, comment savoir… Elle appréhende aussi terriblement ces retrouvailles avec un homme redevenu un presque inconnu…

Et lorsque le drame inéluctable survient, c’est une femme révoltée qui se dresse face aux institutions, aux amiraux, au roi : "Il n’aurait jamais dû partir. L’un de vous y a-t-il jamais songé ? [Vous lui rendez] les derniers honneurs comme s’il était des vôtres. Le chef. Le père. Une évidence. Vous êtes affolés, démunis quand il disparaît. Et nous ? Ses enfants, sa femme ? Comment devons-nous supporter ses disparitions ? […] Nous, répéta-t-elle, sa famille. Vivante, morte."

Dans une veine intimiste, qui laisse pourtant toujours la porte ouverte sur le grand large, et s'appuie sur un travail documentaire de grande ampleur, Anna Enquist excelle à plonger son lecteur dans les méandres des pensées, des joies, des angoisses et des peines d'une femme effacée qui doit supporter le terrible poids de l'absence et de l'incertitude.

On est captivé d'abord par la capacité de l'auteur à recréer une époque lointaine et obscure. On se passionne pour la description qu'Elisabeth fait, en creux, de son explorateur d'époux. Mais surtout, on s'attache à cette femme pourtant peu bavarde et peu soucieuse de faire bonne figure. Cette biographie imaginaire est finalement un superbe portrait de femme, dont l'arrière-plan serait surtout composé de sens du devoir, d'attente patiente (mais pas passive) et de solitude profonde.


Joël Fompérie

© Etat-critique.com - 22/06/2007