Pierre Assouline, le serial biographe actuel des lettres françaises, nous entraîne une nouvelle fois sur les chemins de l’histoire, et sous couvert de roman nous livre une talentueuse biographie de la branche parisienne des Rothschild.
Cette fois-ci, il use d’une forme de prosopopée en donnant la parole à un portrait bien connu : Betty de Rothschild par Ingres. Le portrait a été achevé en 1848, et l’histoire commence à la mort de son sujet, en 1886. La toile ne quittera pas la famille, exception faite de la désagréable parenthèse nazie, pendant la seconde guerre mondiale, qui laissera une trace indélébile à son dos… Cette stabilité patrimoniale n’empêche pas le tableau de voyager, à l’occasion des déménagements et des expositions en France et aux Etats-Unis.
De ses postes d’observation successifs, Betty devenue portrait regarde évoluer sa famille, ses domestiques, leurs proches, et surtout elle se souvient : son mariage avec son oncle James, son arrivée à Paris. Betty y donne à la maison Rothschild l’éclat mondain et artistique qui accompagneront l’ascension de la famille jusqu’au sommet de la société parisienne.
A la fin, l’histoire touche notre présent, et l’heure arrive de quitter définitivement l’hôtel Lambert et le château de Ferrières. Que reste-t-il ? “Un peu plus que de beaux restes mais beaucoup moins que ce qui fit notre gloire.” (page 300)
En lisant Le portrait, on pense parfois, surtout dans la première partie du livre, à Marguerite Yourcenar qui écrirait les Mémoires de Betty de Rothschild : même hauteur de vue et de style, même lucidité, même ton parfois sentencieux ; mais aussi même compassion et même indulgence pour la faiblesse des hommes.
Comme d’habitude, le livre de Pierre Assouline est à la fois documenté et vivant. Il se lit comme une successions d’instantanés des personnages historiques qui défilent dans le salon des Rothschild. Les caractères s’y révèlent autant que les évolutions sociales. Ainsi Betty peut-elle, insoupçonnée, constater les progrès d’un antisémitisme qui va souvent de pair avec une certaine médiocrité. Viel-Castel, jaloux et aigri, ne fait pas partie des visiteurs qui sont passés à la postérité : “Il relève de cette catégorie d’individus qui, lorsqu’ils ne gagnent pas d’argent, tournent cela en vertu.” (page 71)
Sur un plan plus étroitement littéraire, le lecteur attentif retrouvera chez les Rothschild la source d’inspiration de certains romanciers du temps de Betty. On sait que le baron James a servi de modèle à Zola, pour L’argent : “A midi, il autorisait la procession des solliciteurs à le poursuivre dans la salle à manger, tous debout tandis qu’il déjeunait assis en famille [...]” (page 110)
Si on peut émettre une (légère) réserve, elle tient, parfois, à l’excès de matériau de récupération dont Pierre Assouline truffe ses pages, bons mots et traits d’esprit tombés de la bouche des salonards du XIXe siècle. A la longue c’est un peu agaçant, d’autant qu’il les mêle au texte sans les distinguer, de sorte que le lecteur moins cultivé que lui pourra les lui attribuer par erreur. De trois choses l’une, par conséquent : soit l’auteur n’écrit que pour une élite qui connaît parfaitement son petit monde, soit il estime que tous ses lecteurs sont imbus de cette culture de l’esprit du XIXe qu’il a lui-même acquise, soit enfin il plagie en toute conscience.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 22/11/2007