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Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Le poids des ailes

Le poids des ailes

Pierre KOBEL

éditions Hélices, janvier 2008 40 p. Prix : 9 €

Et ta critique ?




Pour s’échapper du commun et prendre de la hauteur. Pour que volent les mots.

 


La poésie contemporaine est une espèce en voix de disparition. Presque aphone. Presque morte comme les langues grecques et latines. Son lyrisme a été asservi aux lois du marketing.

Le livre, objet commercial avant d’être sujet, ne supporte plus de demeurer dans l’attente d’un lecteur. On le presse jusqu’au pilon. L’étagère est un tapis roulant, une page web, un lecteur flash. Pas assez connue pour être vendue à grand tirage, la poésie ne revient à l’avant scène qu’avec l’actualité médiatique.

Une photo de Rimbaud par-ci, une photo de Musset par-là. Un dépoussiérage historique. Une image sépia. L’appauvrissement du monde et de notre langue va de pair avec le cybermonde et l’hyper vitesse de Virilio qui ne laissent de la place qu’à ceux qui sont capables de les suivre. L’espace du vide, l’entre mot n’a plus le temps de prendre sa place. Si Prévert faisait la Une de ses contemporains, qui connaît aujourd’hui Guillevic ? Qui lit de la poésie ?

Alors, depuis quelques années, on essaie de faire croire à tous que les faiseurs de rimes croisées, les slameurs comme le dégoulinant Abd al Malik, sont des poètes. Que les grands corps malades sont des écrivains qui ont su dépouiller une forme de rap. Une fable pour élève de CM2 compréhensible par tous. Et malheureusement, un cri désespéré d’une partie de la population frappée de plein fouet par les inégalités sociales, éducatives et culturelles.

Une fable d’abandonnés que le système a réussi à recycler en spectacle de la pauvreté. Une discrimination positive spectaculaire. Du brut de décoffrage. De l’allitération en bois horizontal pour entreprise musicale. Cela serait formidable et plein d’espoir si ce n’était pas indécent.

A Champigny-sur-Marne, pourtant, un chœur de poètes résiste. Régulièrement, des rencontres ont lieu. Si la poésie n’est plus mise en avant, ses poètes subsistent et vivent, cachés derrière d’autres métiers comme celui d’enseignant. Pierre Kobel est de ceux-là.  Contre le lessivage des mots et du monde, il écrit. Ils sont plusieurs comme lui à s’être regroupés en association. Hélices bataille et avance pour faire vivre un genre désormais minoritaire. Le poids des ailes est son dernier recueil. Si beaucoup de ses poèmes ont été publiés dans les revues Résurrection et le Chaînon Poétique, la grammatique du poids des ailes mérite plusieurs lectures. La poésie de Kobel se mérite et fait la part belle à l’implicite, à l’imagination du lecteur.

Toujours proche de la verticalité du monde et de la nature, Le poids des ailes se lit avec du temps. A petite touche, avec lenteur. Ici, le tribal, les didgeridus et les guerriers chasseurs côtoient une pensée et un espace intérieur qui ne se donnent aucune limite. Les mots s’évadent, guidés par des oiseaux métaphoriques chantant la liberté. La mer est présente, la terre et les femmes. Une belle humanité qui se partage avec tendresse, générosité, en doux équilibre.  

Les propositions sont alléchantes et érotiques. Du désir naît de très belles rencontres entre les mots. Le « Je suis dans une solitude de cris d’oiseaux » vient se heurter au « gravier des mots » qui cherchent à exprimer des émotions kinesthésiques.  On pense au regard de Guillevic sur la nature et ses formes. On prend tout simplement plaisir à penser, la matière et le goût des mots.

Les poèmes de Pierre Kobel sont travaillés, dits, brodés, ciselés. De la dentelle à lire à voix haute pour entendre le poids des silences et du temps. À connaître…  « Et le ciel redeviendra léger… »

Un plus-que-sonnet :

Nous sommes immortels

Mais qu’a-t-il donc ce pigeon blanc
Éperdu dans son champ
À me crier de sortir de mon ombre
Quand je ne cherche que l’eau claire 

Mais qu’a-t-il donc ce vent troué
Aveugle passager
À me dire fleur de feuilles sèches
Quand j’ai mes veines au profond de la terre

Mais qu’a-t-il donc ce désir énervé
À me presser de bâtir ma maison
Quand je ne suis que pierres vives

Mais qu’a-t-il donc ce regard de moi-même
À me vouloir avancer par grands pas
Quand je ne suis qu’un chemin de toile

On se suffit de quelques mots Une autre page tourne et le grand livre continue C’est mon voyage comme un autre quelques notes de l’espoir qui respire d’un chant qui ne peut se finir C’est un bateau qui passe et qui m’apprend un peu plus que nous sommes immortels

Le corps des paroles

Du temps absent au temps suspendu
J’en suis venu à reconnaître
La chair des mots et
leur respiration accordée au jour

Le corps de nos paroles
s’accorde à notre peau
                palpitation du dire
                sang de nos caresses
                tendre épuisement de nos doigts
                douceur inviolable de notre jouissance

Il entre des paroles dans ma bouche
à sentir tes lèvres douces
Mouvements de tes mains
Planètes lentes
                de mon ciel intime
Je me repose au bord du monde

Et la maison s’envole
Et je serai le maître du monde
J’ai pour cela un sourire
Force de l’aube et de la certitude

Je ne vis et veux vivre
qu’à la douceur de ta lèvre
Nous ne respirons
qu’à la hauteur des mots

http://www.helices.fr/


Sébastien Mounié

© Etat-critique.com - 25/12/2010