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Jeudi 24 Mai 2012Cinéma

 Le papier ne peut pas envelopper la braise

Le papier ne peut pas envelopper la braise

Rithy PANH

Les acacias - 28 mars 2007 - 1h30

Et ta critique ?




Après S-21, La machine de mort Khmère rouge, Rithy Panh révèle le destin de ces femmes cambodgiennes, que l’engrenage de la pauvreté force à se prostituer. Elles sont filmées en pleine lumière, tristes, désespérées et dignes.

 

Le réalisateur aborde le problème de la prostitution loin des bars, des hôtels ou de l’ivresse des rues. Ces femmes se livrent, avec une simplicité et une poésie frappante. La caméra se pose chez elles, dans un immeuble insalubre : deux chambres sans le moindre confort. Premier plan : une jeune fille de dos, tournée vers l’horizon. Sa robe verte illumine l’écran, plus loin une petite fille pleure. Srey, Mav, Poeuv, Aun Tauch et Thida vont nous raconter leur histoire dans une langue emplie de tristesse et d’émotion.

Elles font partie de la génération des enfants élevés dans les camps, après les terribles années du génocide mené par les Khmers rouges. Elles fuient une pauvreté extrême. Presque toutes les filles sont des rescapées du suicide. Les larmes dans les yeux, elles expliquent comment elles ont voulu en finir avec cette vie de souffrance. Mais voilà, il y a une mère, un enfant ou une sœur atteinte du Sida, qui comptent sur elles.

Alors elles continuent à accepter l’exploitation de leurs corps par des maquerelles qui les méprisent. Sans jamais filmer les clients des prostituées, le réalisateur les pointe du doigt avec force. Et montre comment ils profitent avec cruauté du désarroi de ces filles. Ils les malmènent, les frappent, les humilient, pour 10 dollars. Que touchent les filles en contrepartie ? Presque rien. Pourtant l’une d’elles raconte, qu’après six ans de travail, elle a rapporté plus de 20 000 dollars à sa patronne. Mais elle reste là, avec tout juste de quoi se nourrir, méprisée comme « une flaque d’eau croupie ». Souvent rattrapées par le crack, les maladies, en particulier le Sida.

Leurs vies nous sont dévoilées par des mots pleins de poésie. On partage des moments simples. L’une d’elles dessine sur un carnet, se lave les cheveux sous une pluie battante, entonne une chanson d’amour. On voit ces filles débattre sur la solidarité, l’amour, le bonheur ; tout en se régalant, chose exceptionnelle, d’un bon repas.

Le réalisateur a rencontré des femmes, des mères, des soeurs qui se prostituent, sans les enfermer dans les images que l’on associe généralement à la prostitution. On a accusé le réalisateur d’avoir lui-même écrit les dialogues. Rithy Panh répond avec simplicité à l’attaque : « soit ces filles sont des comédiennes géniales, soit je suis un trop grand écrivain. Ou alors c’est que vous n’acceptez pas que les pauvres s’expriment, que l’autre ait une opinion, une sensibilité ».

Le film a obtenu le FIPA d’or 2007. Le réalisateur nous prouve qu’il est possible de donner la parole aux victimes, en prenant le temps de les écouter, sans artifice. Comme Florent Marcie avec son magnifique film sur les Tchétchènes, Rithy Panh se bat pour redonner à ces filles l’humanité qu’elles ont perdue. Allez à la rencontre de Srey, Mav, Poeuv, Aun Tauch et Thida et de leurs vies qui se consument comme du papier qui ne peut pas envelopper la braise.

 


Jessica Lamacque

© Etat-critique.com - 05/04/2007