Ouvrons un peu au hasard un vieux millésime du barbu des lettres françaises, disons un 1978, par exemple.
Il s’agit d’un récit. L’éditeur ne l’a pas rebaptisé « roman » pour lui
faire courir les prix littéraires, Il est vrai que son auteur est déjà
membre du jury Goncourt, alors… Mettons-y notre nez. Mmm, il semble
avoir bien vieilli.
Tout commence, comme souvent chez François Nourissier, par une crise,
en l’occurrence une longue période de stérilité littéraire. Cette forme
de maladie, comme plus tard un Parkinson autrement dramatique, lui
inspire les premières pages et le sujet d’un livre dont il nous fait
partager l’ébauche et la rédaction, quand nul ne sait encore si tout
cela ne finira pas à la corbeille.
Le Musée de l’homme se présente comme un bilan en forme de
rétrospective, d’un demi-siècle de carrière littéraire et de vie de
famille, celle de ses parents d’abord, puis la sienne. Passage obligé
par des salles du musée déjà visitées dans de précédents ouvrages,
comme celle de la mort du père, en pleine séance de cinéma. La
république des lettres, les amours, les chiens, les maisons, les
enfants donnent lieu à de nouveaux développements, le regard du
quinquagénaire se pose avec une acuité nouvelle sur ces épisodes narrés
maintes fois, ces portraits dessinés à d’autres époques. Cœur froid,
œil sec, l’écrivain nous dévoile les impudeurs du quotidien, c’est un
peu sa marque de fabrique. Mais il a le génie du banal, et on ne
s’ennuie pas un instant à regarder par le petit trou de sa serrure.
« Je n’essaie pas d’être à tout prix original : je veux seulement
comprendre. » (page 223) C’est relativement faux, et pour notre bonheur
Nourissier ne tient pas la promesse écrite plus tôt, dans les premières
pages, de renoncer aux effets de style. Au contraire, il s’en donne à
cœur joie, comme à son habitude, dans un mélange allègre de tenue et de
relâchements argotiques. On oublie trop aujourd’hui combien il est un
magnifique styliste, avec l’air de ne pas y toucher.
Par moments, la cruauté de l’auto-flagellation prend un relief
inattendu, à plus de trente ans de distance : « Ma santé d’aujourd’hui,
entretenue par tant de précautions, me destine sans doute à d’affreux
pourrissements » (page 295). En effet.
En conclusion, non seulement ce récit de François Nourissier a vieilli
comme un grand bordeaux, mais il nous fournit un bel exemple de ce
qu’un grand chef éclairagiste peut tirer de la grisaille des images
anciennes.
Une leçon à méditer pour un Beigbeder aujourd’hui : on peut
raconter sa famille, retracer sa vie, avec talent .
Philippe B Muller
© Etat-critique.com - 19/03/2010