Comment rendre avec justesse le monde de l’entreprise sans paraître réducteur ou manichéen ? Le pari de Lars Von Trier, qui revient ici à la comédie noire, est de faire les deux mais de le faire bien.
Tout l’humour scandinave met en valeur la palettes des (a)moralités humaines et dresse un constat à la limite du soutenable. Une réussite totale pour peu que le film réveille le monstre de cynisme qui sommeille en chacun de nous. Le symbole du patron est l’image d’Epinal de notre siècle, concentrant toute la cruauté, l’incompétence et l’absence de sens moral en un seul être dont la seule destinée est de faire de votre vie un enfer. Bien sûr, il s’agit là d’une caricature et c’est justement sur cette dernière que se bâtit le film.
Ravn, patron débonnaire et attachant, pense avoir trouvé la solution au handicap humain que représente sa fonction : un directeur imaginaire qui prend les décisions les plus dures depuis une hypothétique maison mère aux Etats-Unis. Par e-mails interposés, il manipule ses collaborateurs, licencie, rationalise l’activité,… Personnage dramatique par excellence, il va cristalliser toutes les contradictions qu’il peut exister chez les représentants de l’autorité : être craint, respecté et aimé.
Alors que la société d’informatique s’apprête à être rachetée par des islandais, ce directeur fantôme doit prendre corps pour prendre part aux négociations. Le film commence par le briefing d’un acteur sur le retour, hanté par ses désirs de grandeur, embauché pour donner vie au dirigeant. Cette simple idée va se retourner contre Ravn au fur et à mesure que la doublure va se prendre au jeu du pouvoir et tenter d’empêcher la fusion.
Tous les personnages sont minutieusement disséqués devant la caméra du réalisateur danois qui n’avait jamais fait preuve d’autant d’autodérision allant même jusqu’à s’adresser au spectateur pour une mise en abyme à la fois décalée et juste. De Ravn dont la schizophrénie va finir par le dévorer à l’acteur qui va trouver ici le rôle de sa vie en passant par les islandais, chaque protagoniste est incarné à la perfection et trouve naturellement sa place dans cette pièce de théâtre grandeur nature. Caméra à l’épaule, le concept du dogme donne au long métrage un aspect de film d’entreprise qui va renforcer le décalage entre la fiction et la réalité.
Si les premiers rires qui sortent de la gorge sont nerveux et coupables, la honte se dissipe rapidement et toute la noirceur de l’humour finit par prendre le pas. On en ressort avec le sourire en toute mauvaise conscience et c’est ça qui est si bon. Si un jour vous organisez une soirée de détente avec vos collègues, profitez de cet objet cinématographique non identifié pour faire du team building une expérience inoubliable.
Vincent Valat
© Etat-critique.com - 18/03/2007