Un succès critique et commercial a justement récompensé le travail d’enquête de Raphaëlle Bacqué, journaliste politique réputée et intervenante régulière sur les plateaux de télévision.
L’auteur rappelle au début du livre combien elle a peu connu, et sur le coup peu compris, cet homme de l’ombre qui fait l’objet de son enquête. Comment au juste la jeune journaliste qu’elle était sous le second mandat présidentiel de François Mitterrand avait-t-elle fini par croiser la route de François de Grossouvre ? Elle ne le sait plus. Mais cette rencontre l’avait frappée à bien des égards.
Un peu plus tard, le 7 avril 1994, le coup de feu qui mit fin à la vie de François de Grossouvre, étouffé d’abord par les murs capitonnés de son bureau à l’Elysée, fit ensuite dans la presse plus de bruit que n’en avaient fait ses missions au service du pouvoir exécutif. Suicide ?
La famille de Grossouvre a contesté cette thèse que Raphaëlle Bacqué accepte sans beaucoup d’hésitation. Mais l’essentiel n’est pas dans le dénouement brutal qui a caractérisé bien des destins à cette époque de fin de règne.
Tout au long du livre, l’auteur s’attache davantage à nous conter une histoire de quasi dépit amoureux, sur fond d’ambitions politiques déçues. Car entre le grand bourgeois lyonnais et l’élu de Château-Chinon, la première rencontre ressembla fort à un coup de foudre, aux dires des témoins. Et François de Grossouvre de mettre rapidement ses relations et ses moyens au service des projets électoraux de son nouvel ami.
Jusqu’en mai 1981, le premier œuvre à la réussite des campagnes du second, tout en partageant son intimité, au gré des tournées en province, des meetings, des aventures sentimentales, aussi : aucun de ces deux séducteurs ne sait se contenter d’une épouse légitime. Enfin, il devient le parrain de la clandestine Mazarine. Mais après 1981 François de Grossouvre va vite comprendre que son ambition de jouer un rôle de premier plan dans les affaires étrangères de la France est vouée à l’échec. Il restera le « ministre de la vie privée » du président.
De plus en plus jaloux de certaines amitiés du premier cercle, qu’il juge vulgaires, quand elles ne sont pas malhonnêtes, il sombre peu à peu dans une amertume hautaine, mais s’accroche malgré tout aux apparences du pouvoir. On en ricane dans les couloirs du palais, jusqu’à ce soir du 7 avril 1994…
Le livre de Raphaëlle Bacqué, très bien documenté, toujours sobre dans la forme, vaut pour sa plongée au plus près du pouvoir et des hommes qui l’exercent, et nous en offre finalement une vision cohérente : l’Elysée, c’est Versailles ! Les faveurs ou les vexations subtiles y distribuent le pouvoir entre les prétendants, la disgrâce y survient fréquemment, les rancœurs y font leur lit. Le prince fera-t-il demander au courtisan de l’accompagner dans une promenade sur les quais de Seine aujourd’hui ?
Et les maîtresses… ici, contrairement aux usages de la cour, les maîtresses ne sont pas officielles (dame ! la société s’est embourgeoisée) mais on continue de leur ouvrir des appartements aux frais du trésor public, à proximité des lieux du pouvoir. La chasse, comme un autre échos de l’ancien régime, tient aussi une large place dans Le dernier mort : même si le prince ne goûte pas ce loisir, Grossouvre, lui, en est passionné, et ses seules fonctions permanentes à l’Elysée resteront celles de Président du comité des chasses présidentielles. Mais la diplomatie de bosquet, pour celui qui s’est rêvé en Foccart moderne…
Contrairement à Saint-Simon, Raphaëlle Bacqué observe son sujet de l’extérieur, mais surtout elle se garde de toute condamnation. Elle n’en dévoile pas moins la cruauté de la vie de cour au palais de l’Elysée, laquelle se traduit pour Grossouvre par des frustrations répétées, qui tiennent en partie à la personnalité du Prince : « Le président ne rompt pas. Il préfère laisser s’installer l’indifférence. Aux autres d’avoir la force de s’en aller. » (page 201)
A défaut de trouver cette force, Grossouvre, au lieu de s’en retourner à sa carrière d’industriel, préférera persévérer dans son rôle de courtisan. Pour le pire.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 11/11/2010