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Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Le bal au Kremlin

Le bal au Kremlin

Curzio MALAPARTE

Denoël - Traduit de l’italien par Nino Frank - 178 pages

Et ta critique ?




Il y a quelques mois, un texte inédit de Malaparte a été publié en français, misérable chute sans intérêt dans l’œuvre de l’auteur de Kaputt, et occasion de se rappeler que tous les inédits ne se ressemblent pas.


A contrario, en effet, ce Bal au Kremlin, édité une première fois en français en 1985, a toutes les caractéristiques d’une pépite.

Une pépite car, si la forme reste mal dégrossie, l’œuvre brille déjà de mille éclats. Comme dans ses meilleurs livres, Malaparte nous gratifie tout au long de ce Bal d’une galerie de portraits saisissants de vérité, avec, pour commencer, ceux des dignitaires du nouveau régime soviétique, croisés dans les soirées d’ambassades ou les bureaux ministériels.

Le récit se déroule à Moscou en 1930, où Staline, le nouvel homme fort du régime, se tient encore en retrait, tandis que s’agitent les futurs disgraciés, futurs condamnés, futurs exilés, futurs suicidés. Presque tous s’étourdissent dans les mondanités tristes d’une société de parvenus qui lorgne vers l’ouest et singe la haute société de Londres et de Paris. Les hommes portent des complets de Savile Row, les femmes des robes de Schiaparelli.

Autre galerie de portraits, autre monde, l’aristocratie des russes blancs demeurés à Moscou après la révolution vend ses bijoux de famille sur les marchés aux puces, avec le détachement, les manières et la langue française de la noblesse déchue : "[…] ils s’inclinaient à tout instant, en changeant d’interlocuteur, avec d’aimables mouvements du chef ou des mains, on aurait dit un ballet de poupées sur la scène d’un théâtre de cour." (page 104)

Dans les cercles du pouvoir d’hier et d’aujourd’hui, dans le peuple, partout, Malaparte nous montre un désenchantement sensible : il semble que plus personne ne croie au succès ni aux bienfaits de la révolution d’octobre. Dans son mausolée, la momie de Lénine pourrit en souriant. Et autour d’elle tout le monde crache sur la révolution : "Ainsi répétais-je "Naplévajou", qui veut dire "je crache dessus", et qui est une locution antique et bien aimée, qui exprime une noble tradition russe, infiniment ancienne. "Naplévajou", me disais-je en souriant, et "Naplévajou" disait tout le monde avec un triste sourire." (page 89)

Si la fin du livre est plus faible, sans doute moins relue, moins corrigée, et souffre de redondances et de quelques confusions, l’ensemble n’en forme pas moins un morceau de choix, où le pessimisme de Malaparte éclate en sombres métaphores, où la poésie s’invite sans cesse dans le grand reportage. Et puis comment résister à un auteur italien qui écrit pour conclure : "Et voilà que, arrivé de Paris pour connaître de près une société prolétarienne, je me voyais en présence d’une société de parvenus, d’une aristocratie communiste qui répétait à Moscou les élégances de la place Pereire et du XVIIe arrondissement, tout en visant surtout Auteuil et le XVIe, plutôt que le faubourg Saint-Germain." (page 178)


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 30/11/2009