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Dimanche 05 Février 2012Livre

 Le Rêve de Machiavel

Le Rêve de Machiavel

Christophe BATAILLE

Grasset - 218 pages

Et ta critique ?




Curieuse production que celle de Christophe Bataille : deux contes subtils, épurés, Annam et Absinthe, suivis de quatre romans chaotiques. C’est le jour puis la nuit. Et la nuit continue avec cette dernière livraison bruyante, incantatoire… Beaucoup de cris pour rien.


L’histoire tient en deux mots : débrouillez-vous ! Le lecteur est en effet prié d’assembler lui-même les pièces du puzzle, l’auteur est au-dessus de ça. Donc, pour mémoire, puisque tout-le-monde-le-sait-déjà : la peste frappe la Toscane en 1527, et le vieux Machiavel, l’auteur du Prince, le conseillers des grands de son monde, tente de survivre au milieu de ses contemporains pris de folie. A partir de quoi, Bataille imagine la traversée de l’épidémie par le grand homme descendu de son piédestal. Deux phases se succèdent : la lutte, soutenue par un violent instinct de survie, puis l’abandon à la maladie, tout aussi violent.

Si l’histoire tient en deux mots, le style, lui, tient en deux lettres : “il”... “Il tremble, gémit, s’amuse contre sa reine, il la renverse, il la serre, il oublie tout, puis rien, il est chagrin, vide. Il fixe le mur blanc de sa chambre où passe la faucheuse. Il cherche la demi-joie où éclate la lumière, il se donne entièrement par la voie des mots.” (page 71) Il fait ceci, il fait cela ; les personnages n’agissent pas, ils pensent l’action, ils se regardent ou s’imaginent agissant. Le procédé se révèle vite répétitif et fatigant.

Sorti de ses pronoms, Bataille persiste dans le style baroque tourmenté de ses derniers livres, mais la tentative échoue une nouvelle fois : il voudrait faire éclater un feu d’artifice, mais il fait seulement claquer quelques pétards. Dans une veine proche, plus lyrique, on peut relire avec davantage de profit Le donjon de Lonveigh, de Philippe Le Guillou, non dénué de ridicule, mais plus abouti et plus efficace.

En bref, comme dans certains romans de Philippe Sollers, on cherche le fil du récit entre deux colliers de mots. L’auteur a tout de même baptisé son livre “roman”, sans doute parce que ça se vend mieux que “poésie “. C’est comme le choix du personnage de Machiavel, ça aussi c’est vendeur. Mais comme son Machiavel est creux, le lecteur s’ennuie.

Il s’ennuie malgré la fureur et le sang dont Bataille barbouille toutes les scènes. Avec une palette bien lourde, il recherche manifestement une esthétique à la Francis Bacon : ce qui l’intéresse, dans l’homme, c’est la viande. De préférence un peu décomposée déjà, dans les nuances de gris malade ou de rouge sanguinolent.

Pour mieux enfoncer le clou, Bataille donne son programme en cours de route (page 141) : “Je prends Machiavel à ses mots. Je le prends au temps et à sa légende. J’en fais un homme. Je me sens libre comme Racine écrivant l’Enéide. Voilà en peu de mots le sujet de cette tragédie : j’écris un roman sur le peur, la maladie, les rêves, le néant, un roman sur la pauvre science et la glorieuse astrologie ; ou bien, après tout, est-ce un roman sur la nuit, sur la marche, sur les poules noires et ce diable de vinaigre.” Traduction : Je sais que tout cela est enflé, prétentieux, donc je prends mes distances, oyez, lecteur, combien je suis plein de conscience et d’ironie.

Beaucoup de bruit pour rien, alors ? Pas tout à fait, puisque le roman figure dans la liste du Goncourt qui circule actuellement. Rappelons que l’auteur est également éditeur, chez Grasset, peut-être cela aide-t-il… A ce propos, il semble qu’à une époque pas si reculée les éditeurs-écrivains avaient l’élégance de faire publier leurs livres dans une autre maison d’édition que celle qui les employait. Mais l’élégance, de nos jours, qui s’en soucie ?

C’est comme la pomme de terre. Oui, la pomme de terre : “Il sort une pomme de terre de sa poche, dieu sait comment elle est venue là.” (page 97). Sachant que l’histoire se déroule en Toscane en 1527 et que les historiens font remonter l'introduction de la pomme de terre en Europe à 1565, au plus tôt, dieu sait en effet comment elle est venue là. Un clin d’œil de l’histoire, sûrement, ou, en langage moins poétique, un brave anachronisme. Pas grave, mais je reste persuadé qu’à l’époque où il écrivait Annam, Bataille travaillait un peu plus ses sources. Que voulez-vous ? C’est comme travailler son style, il y a un âge où l’on devient paresseux pour ses choses-là.


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 30/09/2008