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Jeudi 24 Mai 2012Art-scène

 Le Moche

Le Moche

Marius VON MAYENBURG et Jacques OSINSKI

Théâtre du Rond-Point, Paris. du 28 avr. au 22 mai, 18:30

Et ta critique ?




« Vous ne pourrez rien vendre avec cette tête » ou la fable de l’égo perdu.


Avec Le Moche de Marius Von Mayenburg, Jacques Osinski met en scène un texte plaçant l’homme au centre de la spirale de l’apparence et de la représentation. Une jolie perdition. Lette, employé, se voit refuser la présentation de son invention en congrès à cause de son exceptionnelle laideur. Cette laideur révélée par son chef d’entreprise vient remettre en cause l’identité de Lette. Après confirmation auprès de sa femme qui s’est habituée à le regarder dans son œil gauche, Lette se fait opérer le visage. Prêt à prendre le risque du masque pour assumer la présentation de son invention, il donne son visage à modeler à un chirurgien plus proche de l’artiste mercantile que du médecin. Le résultat est magnifique.

L’homme à la tête si catastrophique séduit désormais les femmes et devient le porte-parole de l’entreprise, au risque de se perdre soi-même et d’oublier son premier rêve : inventer. La chute de l’identité s’accélère quand ce nouveau visage magnifique subit une médiatisation et devient l’objet d’une reproduction esthétique en série. De plus en plus d’hommes se font refaire le même visage. Lette est noyé dans la masse et se perd dans la perversité du Moi et une société narcissique qui ne devient que le miroir d'elle-même.

Avec une mise en scène légère, Jacques Osinski parvient à faire surgir le texte et à nous projeter dans un théâtre de l’absurde qui va jusqu’au bout de situations ombiliquées. La perversité du monde est aussi bien orchestrée par Alexandre Steiger, parfait dans le rôle du petit frustré, que par Delphine Cogniard, mère prête à tout pour assouvir ses désirs lubriques et sa quête de l’apparence.

L’homme se perd dans lui-même. On remarquera l’excellent jeu de Jérôme Kircher qui, avec une diction et un phrasé décalés, crée une distanciation naïve qui le place aussi bien en victime du jeu des autres personnages qu’en victime du texte. Il laisse venir à lui ce malheur, ces événements qui finissent par le transformer malgré lui. Une dérive du Moi qui finit dans l’unique vision du Moi. Sa douce inconscience alourdit le tragique d’implacables situations. Ce Narcisse contemporain se condamne malgré lui à une mort mentale.

Le Moche est une courte comédie sur cet homme contemporain qui est prêt à se cloner lui-même pour accéder au bonheur et à la reconnaissance. La trahison du Moi ne devient qu’une banalité, qu’un détail face aux enjeux d’une société qui ne se fonde plus que sur l’image et une rentabilité machinale. Une belle boutade sur notre contemporanéité. A voir

http://2010-2011.theatredurondpoint.fr/


Sébastien Mounié

© Etat-critique.com - 07/05/2011