Aller au théâtre c’est solliciter ses sens. Devant le Lavoir, le premier sens en éveil n’est pas le plus courant : l’odorat. L’Epée de Bois sentait bon la lessive ce soir-là, le savon de Marseille embaumait les gradins…
Puis l’ouïe fut happée dans l’obscurité avec des sons aussi beaux qu’inconnus. Interpellée par l’instrument, j’apprendrais que c’est un Hang, instrument à percussion né de 25 années d’expérience à la fabrique Panart de Berne. Petit à petit la lumière du soleil se lève sur le 2 août 1914, on aperçoit alors un grand miroir d’eau dans un d’un joli bassin de pierre, des sceaux en zinc placés ça et là. Les laveuses arrivent avec leur tablier dans un camaïeu de bleu-blanc-beige, leur panier en osier sous le bras. Elles vont se placer, déplier leur linge, perpétuer le rituel immuable de la lessive. Avec les battoirs, les brosses, le linge est trempé, frotté, essoré, puis étendu sur des fils noués à des perches structurant la scène.
Au-delà de leurs gestes savamment exécutés, c’est leur parole qu’elles vont libérer. On réalise combien le lavoir fut un lieu de mémoire populaire, les femmes s’y dévoilent, disent ce qu’elles veulent bien dire de leurs joies, de leurs épreuves et de leurs combats. Il y a les petites jeunes, les plus âgées, les naïves, les revenues de tout, les légères, les moralistes, les écorchées. Les voix s’entrechoquent, il y a du brouhaha. Que des femmes entre elles, pensez-vous! Mais ce qu’elles se racontent en dit long à la fois sur une époque et sur ce qu’il y a de plus intemporel, de la maternité au départ au combat d’un fils en passant par le droit de vote, la médecine pour les pauvres. Déjà héroïnes du quotidien, elles vont devenir les dames de l’Histoire du XXème siècle, en coulisse des champs de bataille.
Les actrices, très justes et impliquées dans des partitions variées jouent avec l’eau, servant tour à tour pour laver, éclabousser ou chatouiller nos oreilles de son clapotis.
Le créateur lumière Julien Barbazin nous permet par son talent de nous transporter de l’aube au crépuscule en Picardie avec les Lavandières.
On tire notre chapeau à la Compagnie Théâtre et Toiles pour sa première reprise professionnelle en France du texte de Dominique Durvin et Hélène Prévost. Leur engagement et leur créativité portent haut les couleurs de cette pièce qui connut fin des années 1980 un succès international. On souhaite vivement que leur adaptation connaisse le même succès prolongé !
Pour finir on se dit au bord du Lavoir que la vie communautaire avait du bon alors qu’on laisse désormais tambouriner en solitaire la machine à laver!
Estelle Grenon
© Etat-critique.com - 05/10/2011