Angelin Preljocaj se dévoile sur scène dans un solo intime et intérieur, sur le texte Le Funambule de Jean Genet. Une prise de risque parfaitement maîtrisée, une mise à nu sensible et pudique. Une pièce créée pour lui-même, ce qu’il n’avait encore jamais fait. On en redemande.
Non, ce ne sont pas les danseurs du Ballet Preljocaj qui évoluent sur le plateau, c’est le danseur chorégraphe mythique en personne qui se présente au public. Ça le démangeait depuis longtemps, retrouver la scène lui procure « une sorte de picotement au cœur et au ventre, c’est un plaisir inouï… même et surtout si je dois m’avancer seul dans le vide. »
Le défi est de taille… Tenir la scène, seul, dire le texte et (le) danser. Mais le texte et le danseur ne font qu’un ; Angelin Preljocaj est habité par les mots et la poésie de Genet. Le texte est un magnifique chant d’amour, écrit par Jean Genet à son amant Abdallah, artiste de cirque funambule. Les références à la danse sont multiples et apparaissent alors comme une évidence.
Angelin Preljocaj nous fait entrer tout doucement dans son monde, sans rien nous imposer. Pas d’emphase dans sa façon de dire le texte. Il n’en a pas besoin, il l’a totalement absorbé, digéré, il l’a fait sien. Il le vit, le respire, le dit, le danse, l’interprète. Le texte l’habite depuis trente ans. Il est dit et dansé, les mots et le corps s’associent pour en exprimer toute la poésie.
Une grande sérénité et une grande profondeur se dégagent du danseur, maître du texte et de ses mouvements. La danse illustre ou complète les mots, le corps interprète et fait sens. Mouvements lents et glissements sur le sol et le papier / mouvements vifs et déplacements rapides dans l’espace / main saisissant un couteau et tailladant le papier / doux balancement du funambule au-dessus du vide… Le texte et la danse évoluent en parallèle et montent en puissance.
Côté scénographie - très épurée - de grands rouleaux de papier tombent avec plus ou moins de force du plafond, comme de grands pans de texte qui tombent les uns après les autres. Angelin Preljocaj danse avec le papier, les jeux de lumière révélant son corps en ombres chinoises. La jeune scénographe Constance Guisset a mis en évidence avec talent la poésie du texte et la sensibilité du chorégraphe.
Angelin Preljocaj est ici danseur et devient funambule pour évoquer la mort, la prise de risque, le rapport au public. Un moment attendu et réussi, le spectateur retient son souffle en le voyant s'élever lentement, dans un doux balancement.
Il dévoile aussi son corps, double : torse de danseur musclé, mince et noueux– torse d’homme de 50 ans. Il finit couvert de paillettes d’or, comme paré du costume du funambule, scintillant sur son fil…Splendide.
Angelin Preljocaj dévoile une part de lui-même dans ce spectacle, qui ressemble à l’aboutissement d’un long voyage intérieur. Un savant mélange de poésie et danse, de mots et de mouvements. A voir absolument.
Elise Mounié
© Etat-critique.com - 07/09/2009