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Jeudi 24 Mai 2012Livre

Le Front russe

Le Front russe

Jean Claude LALUMIERE

253 pages, Éditions Le Dilettante, PARIS 2010

Et ta critique ?




La critique, prompte à s’enthousiasmer, c’est une de ses qualités, a réservé un très bon accueil au premier roman de Jean-Claude Lalumière. Il est drôle, certes, mais de là à le qualifier d’hilarant, comme on a pu le lire…


Commençons par le commencement : le héros et narrateur sort d’une enfance unique, bercée par la lecture de cinq vieux numéros de la revue Géo, un cadeau de l’oncle Bertrand. Il se présente au concours du Quai d’Orsay, il veut embrasser la carrière de diplomate, voir du pays.

Mais rien ne se passe comme dans les rêves vagues de l’enfance. Dès sa première affectation, le jeune fonctionnaire se retrouve dans un placard, ouvert par la faute d’un attaché case offert par une mère trop protectrice. Ce placard, c’est le fameux « front russe », dont il s’exfiltre rapidement par un heureux concours de hasard et d’opiniâtreté. Mais, victime de règlements de comptes, de fonctionnaires aigris, déjà aigri lui-même, l’ambitieux ne papillonnera pas longtemps avant de reculer de trois cases au jeu du rond-de-cuir, et de regagner le stade de la chrysalide, pour de bon cette fois-ci.

Sous la couverture diaprée, magnifique, des éditions Le Dilettante, l’auteur nous livre une histoire grise, profondément pessimiste, très radicale dans le récit de la fin des illusions comme des ambitions. La forme comique en fait pourtant une lecture agréable et divertissante, même si les souvenirs d’enfance d’un petit bourgeois de province dans les années 1970 sentent un peu le déjà lu.

Ils se mêlent du reste avec beaucoup de bonheur et de naturel au récit. En même temps qu’ils produisent un contrepoint amusant aux situations auxquelles se trouve confronté le héros, et servent ainsi de ressort comique récurrent, ils semblent démontrer l’influence profonde de l’enfance sur une vie professionnelle.

L’histoire, ainsi menée, rebondit à un bon rythme, et nous offre même une échappée belle en Géorgie non dénuée d’intérêt : « J’avais l’impression d’être loin sans être ailleurs. » (page 141) En une phrase, Jean-Claude Lalumière a résumé le drame du monde moderne, du monde global. Le fait que son héros en tire un sentiment de frustration prouve qu’il n’est pas fait pour son époque.

En fin de lecture, quelques invraisemblances scénaristiques (la « marche des fiertés diplomatiques », on n’y croit pas une seconde) tirent le livre vers la farce, mais une farce bien cruelle, on l’aura compris. Discrètement anxiogène, aussi : ce personnage principal, vaincu par sa médiocrité… Vous ne voyez vraiment pas à qui il ressemble ?


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 13/11/2010