Nous sommes en 2006, Frédéric Mitterrand revient à Cannes pour y présider un jury d’enseignants pendant le festival du cinéma. Nous sommes aussi en 1946, en 1966, en 1970, en 1979…
Les images se superposent, images vues, images vécues, images rêvées, aussi, fondues enchaînées, habilement montées par le narrateur de ce récit touchant de onze jours pris entre deux parenthèses plus personnelles, fruit manifeste d’un long combat contre l’à quoi bon.
Frédéric Mitterrand, qui s’accuse souvent de paresse, sait qu’il n’y a rien de tel que d’avoir le nez sur le calendrier pour respecter les échéances. C’est donc avec un an de décalage exactement que son éditeur nous propose cette superposition à l’actualité d’un récit de la quinzaine 2006, sous lequel percent toutes les quinzaines qui l’ont précédée.
Nul besoin de connaître le cinéma, ni d’avoir vu tous les films évoqués par l’auteur pour embarquer avec lui dans ce voyage au pays des souvenirs. Il suffit d’aimer la nostalgie-qui-n’est-plus-ce-qu’elle-était, et l’on se surprend bientôt à lire en essayant de retrouver la voix de Frédéric Mitterrand à la télévision lorsqu’il racontait pour une chaîne de ce qu’on appelait le PAF des destins de stars en noir et blanc.
En plus du ton, Frédéric Mitterrand a conservé le goût des phrases amples, qui ne veulent pas mourir, qui tournent et retournent de l’un à l’autre des acteurs de cette comédie qui se joue depuis 60 ans : le festival de Cannes. A chaque fois la même famille égocentrique se donne en spectacle et singe le bonheur, indifférente à l’indépendance du Monténégro, à la mort de Rita Hayworth…
Au milieu de la troupe le narrateur s’agite : courses en scooter le long de la croisette, soirées happy few dans les palaces, cocktail à bord des yachts amarrés dans la baie… Mais le cœur n’y est plus toujours. Ne subsiste que la drogue douce de la quinzaine et, entre les films, le désenchantement et les regrets. Douloureuse lucidité.
Ce récit est autant une forme de portrait qu’une re-collection de souvenirs. Frédéric Mitterrand s’y livre beaucoup, avec parfois un peu de complaisance quand il étale à toutes les pages son goût pour les garçons, mais on lui pardonnera : il l’a tenu secret si longtemps. Tout cela est très bien écrit, avec un mélange paradoxal de cœur sec et de sensibilité à fleur de peau, par un auteur qui ne s’aime pas assez pour être dupe de son personnage : "Je prends conscience de la frustration que j’éprouve devant de véritables créateurs alors que je ne suis qu’un satellite mineur qui bourdonne pour essayer de monter quelques marches."
L’irruption d’un jeune filleul et de son copain venus faire provision de souvenir pour épater les filles ajoute au récit une mise en perspective inattendue. Frédéric Mitterrand prend au passage un coup de vieux parce qu’il découvre que les chefs-d’œuvre ne sont pas immortels, que leur transmission ne va pas loin. A son image, au fond, nous croyons tous aimer les œuvres que nous avons découvertes dans notre jeunesse, alors que ce n’est que notre jeunesse que nous y aimons.
Passent les ombres, donc, et elles passent nombreuses dans ce Festival de Cannes, qui aurait pu s’intituler "les ombres électriques", du nom qu’on donnait en mandarin aux films chinois des années quarante tournés du côté de Shanghai. Avec le temps, les acteurs disparaissent, les films deviennent nécessairement un spectacle de fantômes.
Par moment on pense à ces livres qu’écrivait Modiano et qu’illustrait Pierre Le-Tan, dans lesquels de veilles gloires épuisées finissaient leur existence entre deux coupures de journaux et trois photos jaunies.
Après l’avoir refermé, on se dit que le livre de Frédéric Mitterrand, à mi-chemin du portrait et des souvenirs, pourrait ressembler à ces "longs métrages magnifiques [qui] sont à peine diffusés, même sur Arte, sous prétexte qu’ils ne sont désormais ni des fictions ni des documentaires, inclassables, donc le grand péché" n’était-ce la notoriété de son auteur, qui nous permet heureusement de le trouver en bonne place sur les tables des libraires…
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 18/06/2007