Deux mots sur le corps blanc.
Je voudrais écrire deux mots sur le corps blanc. A même le corps blanc, comme une page blanche, des tatouages signifiants, de préférence, un texte immortel et salutaire qui serait le discours de la servitude volontaire de ce cher La Boetie (XVIème siècle, rappelons-le, et plus que jamais d'actualité...).
Ce corps blanc pourrait tout aussi bien être noir, négatif / positif, états photographiques si cela a encore un sens, jeux de mots et de maux.
L'invite nous en est faite par le dispositif scénique retenu: un grand rideau translucide coupe la scène du jardin à la cour.
Derrière s'agitent des personnages, des taches de couleurs, comme sur un écran. Quelquefois, ils trouvent le chemin du devant de la scène. Echappés provisoires de leur vitrine, ils viennent s'y exhiber et brandissent les fétiches du temps: une canette de coca cola, un paquet de marlboro... Leur gestuelle est frénétique devant ou derrière le rideau, des bouffées délirantes qui se transforment en mouvements robotiques.
Soumission aux impératifs d'adaptation, dressage à l'univers de la consommation, univers mental infantile savament orchestré, loi du nombre.
Il est clair que si l'homme possède une nature, ce que l'on veut nous faire accroire à tout prix, elle est de produire et consommer et La Boetie a tort. Le meilleur des mondes possibles est bien le meilleur, c'est le nôtre. Notre servitude est notre liberté. Plus on croit être libre plus on est un esclave.
Et pourtant, tandis que la danse tragique autant que dérisoire agite les corps au son crescendo d'une musique industrielle, que les voix des récitants, sur la scène même s'élèvent, s'entremêlent, portent le texte libérateur comme une formidable opportunité de prise de conscience, que le rideau est aboli, enfin, le message passe, se répète ad libitum sur le fond de la scène, inscrit dans toutes les langues: qu'il vous soit odieux de servir autant que de guider, Nietszche dixit, pour qui le corps est la grande raison, ce corps de chair et de sang, d'humeurs et de désirs, où se joue la condition humaine, à guichets fermés.
Alors voilà: ce spectacle, car c'en est un, requiert d'emblée toute l'attention du public. A défaut, l'ennui guette. Les auteurs frappent à la tête. Si elle n'est pas là, rien ne peut arriver, jamais.
Gilbert Provaux
© Etat-critique.com - 14/06/2009