Ô candide candidat que cet acétique personnage qui, à l’aube d’atteindre ou d’échouer aux pouvoirs suprêmes, se retrouve enfermé avec son staff de communicants dans le jardin anglais de sa luxueuse propriété, aux confins d’une campagne qui se voudrait d’un pays chimérique. Ô doutes, ô craintes, ô luttes contre l’establishment médiatique qui aplatit le débat comme les propos et ne laisse d’autre choix que d’être, non pas le meilleur d’entre tous, mais le moins pire.
Le Candidat de Neils Arestrup était un beau sujet, sans doute un scénario passionnant, mais au-delà d’un fond quasi irréprochable, il possède hélas un marquant problème de forme. On nous dit souvent qu’un bon scénario fait rarement un mauvais film. C’est une recette courue dans le métier des faiseurs d’images. Mais c’est une gabegie dont Le Candidat pourrait être l’illustration.
La première bobine est plutôt fascinante : emprisonnement du candidat désigné Dedieu, seul face aux scribouillards du parti qui s’échinent à lui faire répéter les réponses aux questions pièges qui l’attendent. La tribu qui couve cet homme de paille est bien constituée, les rouages mis à jour par Arestrup pour conditionner le reflex intellectuel de Dedieu et effacer toute tentative d’intellectualiser le propos politique sont bien sentis, donnant lieu à quelques scènes comiques, tel ce questionnaire d’entraînement sur les ressources du pays où, du pourcentage de chômeurs aux équipements militaires, rien n’est que chiffres. Seulement voilà, on doute du réalisme.
Je lis par-ci, par-là ce que l’on dit du Candidat et notamment de sa simplicité, voire de son allégorie. Mais le régime maigre auquel ce film a été cuisiné lui donne plus qu’une condition allégorique : il ne traite pas, précisément du faste de parade auxquelles semblent désormais condamnées les campagnes présidentielles. Six conseillers, trois gardes du corps – dont l’un se fait mollement semer par l’éventuelle future première dame du pays, fugue dont finalement tout le monde se fout et qui, au bout du compte n’amène rien – quatre pauvres paparazzi qui font le coin du bois et pour finir, un plateau de télévision dénué de tout tape-à-l’œil, pardonnez-moi, mais je n’y crois pas.
Je n’y crois pas parce que si Arestrup cadre son histoire dans un pays imaginaire, cette nouvelle Syldavie est tout de même suffisamment puissante pour peser de tout son poids dans le ralliement ou non à un conflit mondial. C’est cette inégalité de traitement qui crée un déséquilibre immédiat entre ladite simplicité de la mise en scène et les enjeux du scrutin. D’ailleurs, de ce déséquilibre évident né en cours d’histoire une hypothèse pour le spectateur : ne serions-nous pas plutôt en présence de deux candidats qui se battent pour prendre le manche d’une multinationale ? N’assistons-nous pas, en fait, à une campagne interne, ce qui expliquerait le manque trop visible de logistique? Au milieu du film, cette question peut rendre à nouveau l’intrigue prenante, l’espoir d’une révélation finale.
Et puis non. Arrive le débat télévisé, relayé, nous dit-on, par la presse internationale. Révélation : alors que tout le film s’axe sur cet instant décisif, on n’assiste qu’à un pauvre moment de style FR3 Cotentin où ne s’affrontent même pas les deux ennemis jurés : Dedieu (hésitant, le tic de paupière mitterandien, le phrasé haché d’un Jospin de fortune, mais le propos Montesquieu) contre Carson (droit dans ses bottes libérales, monologuant avec un sourire carnassier une tribune trop écrite pour être honnête). Et bien sûr, Dedieu remonte dans les sondages, s’attachant la plèbe en s’affranchissant du verbe politicard pour dire haut et fort une vérité qui fait plaisir à entendre. Mais dans ce dédale, et malgré quelques répliques philosophantes de hautes tenue (« la démocratie ne gagnera pas en s’imposant mais en étant admirée et enviée ») ce que dit Dedieu ne porte pas plus qu’un murmure.
Je ne voudrais pas assassiner Le Candidat en alléguant qu’il ne combat pas dans la cour des grands et que seuls les films à gros budget sont aptes à transmettre de beaux discours cousues de belles idées. Je lui reproche juste un manque caractérisé de décorum, d’accessoirisation, bref d’atmosphère. Lorsque j’entends qu’on lui oppose le lustre du Président de Delplanque, je voudrais davantage que l’on pense à Z de Costa Gavras qui, sans grands artifices (et avec, notons-le une direction d’acteurs qui n’a rien à envier à celle du grand Arestrup), nous entraînait dans la ronde infernale d’un coup d’état, lui aussi perpétré dans un pays fictif, solidifié dans son propos par une ambition prégnante de reconstituer une réalité parfaitement plausible. Le Candidat manque de cela : des détails qui collent au réel pour ne pas passer de l’allégorique à l’anecdotique. Un tel sujet ne peut pas se reposer que sur le talent de ses acteurs.
Sebastien Gendron
© Etat-critique.com - 20/04/2007