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Jeudi 24 Mai 2012Art-scène

 La vie devant soi

La vie devant soi

Gary ROMAIN

Théâtre Marigny - Jusqu’à la mi-décembre - Salle Popesco - 01 53 96 70 20

Et ta critique ?




La vie devant soi, le célèbre ouvrage de Romain Gary / Emile Ajar est à l’affiche au théâtre Marigny jusqu’à mi-décembre. Courez-y ! Deux heures de bonheur vous attendent.


C’est toujours comme ça, avec les classiques, avec les chef-d’œuvres. On craint le pire, on doute, on se demande ce que va faire le metteur en scène. Et les comédiens, comment vont-ils jouer, bouger, interpréter ? Toutes les questions sont permises.

Surtout qu’ici, on est dans le registre du sacré ou presque. Du mythe. Car La vie devant soi, c’est l’ouvrage de l’homme aux deux Prix Goncourt, celui qui a réussi à mentir aux jurés comme au public, jusqu’à sa mort : Romain Gary.

Des années 1950 aux années 1970, cet auteur-là, quoique touchant et un peu à part dans le monde des lettres, est un homme qu’on ne peut soupçonner d’excentricité. Ancien Résistant, Croix de guerre, il est diplomate, marié à la belle actrice Jean Seberg, écrivain à succès qui s’essaie aussi au cinéma.

Et voilà qu’en 1975 paraît une espèce d’ovni dans le paysage littéraire français, un drôle de livre dont l’auteur est inconnu. La vie devant soi raconte l’histoire d’amitié, d’amour même, entre une vieille juive et le petit garçon arabe qu’elle a recueilli. Madame Rosa est une ancienne prostituée, et Momo, un "enfant de pute", qu’elle a élevé avec d’autres. Le style de l’ouvrage est percutant, haletant, vif, et n’a rien perdu de sa modernité. Humaniste et drôle, il épingle et renvoie dos à dos et en douceur toutes les intolérances, religieuses et raciales.

Mais ce livre est écrit comme un long monologue,   et il s’agit là d’un défi difficile à relever pour un metteur en scène de théâtre. Surtout que Moshé Mizrahi en avait déjà fait un film avec Simone Signoret. Par conséquent, passer après ce monstre sacré n’a rien d’évident. Et pourtant… Myriam Boyer est à la hauteur, étonnante, touchante, drôle, époustouflante même. Son jeu est sobre, délicat, sensible. Elle est là, campée au milieu de la scène, dans ses vêtements défraîchis, la voix placée juste comme il faut.

Madame Rosa, c’est elle, et c’est une évidence. Elle porte la douleur de la vieille juive qui se réveille toutes les nuits en pensant aux Allemands, elle porte le fardeau d’une vie de misère juste interrompue par quelques brèves escapades à la campagne. Elle porte la misère et la dignité d’une femme qui a fait commerce de son corps et l’a fait du mieux qu’elle pouvait.

Face à elle, Aymen Saïdi joue un peu trop au début. Les dix premières minutes, il gesticule, vocifère. C’est vrai, Momo est à peine sorti de l'enfance, on l’imagine plus sage. Heureusement, au fur et à mesure que la pièce s’écoule, le jeune acteur - qu’on a déjà vu dans des rôles de "beur", espérons que son talent l’amènera ailleurs - s’impose naturellement.

Quant aux personnages secondaires, ils sont tout simplement impeccables. Dommage qu’il manque cette chère Madame Lola, travesti ancien boxeur sénégalais, qui apportait une note de douceur supplémentaire à l’ouvrage.

Les décors sont simples, aucun élément n’est en trop. Couleurs défraîchies, tentures et dessus-de-lit fanés, mobilier minimal et lumière sombre, tout y est. On est chez Mme Rosa…

La pièce est à l’affiche jusqu’à la mi-décembre. Allez-y et lisez, relisez le beau livre de Romain Gary !


Marie Léon

© Etat-critique.com - 28/10/2007