La vie devant soi, le célèbre ouvrage de Romain Gary / Emile Ajar est à l’affiche au
théâtre Marigny jusqu’à mi-décembre. Courez-y ! Deux heures de bonheur
vous attendent.
C’est toujours comme ça, avec les classiques, avec les
chef-d’œuvres. On craint le pire, on doute, on se demande ce que va faire le
metteur en scène. Et les comédiens, comment vont-ils jouer, bouger,
interpréter ? Toutes les questions sont permises.
Surtout qu’ici, on est dans le registre du sacré ou presque.
Du mythe. Car La vie devant soi,
c’est l’ouvrage de l’homme aux deux Prix Goncourt, celui qui a réussi à mentir
aux jurés comme au public, jusqu’à sa mort : Romain Gary.
Des années 1950 aux années 1970, cet auteur-là, quoique
touchant et un peu à part dans le monde des lettres, est un homme qu’on ne peut
soupçonner d’excentricité. Ancien Résistant, Croix de guerre, il est diplomate,
marié à la belle actrice Jean Seberg, écrivain à succès qui s’essaie aussi au
cinéma.
Et voilà qu’en 1975 paraît une espèce d’ovni dans le paysage
littéraire français, un drôle de livre dont l’auteur est inconnu. La vie devant soi raconte l’histoire
d’amitié, d’amour même, entre une vieille juive et le petit garçon arabe
qu’elle a recueilli. Madame Rosa est une ancienne prostituée, et Momo, un "enfant
de pute", qu’elle a élevé avec d’autres. Le style de l’ouvrage est
percutant, haletant, vif, et n’a rien perdu de sa modernité. Humaniste et
drôle, il épingle et renvoie dos à dos et en douceur toutes les intolérances,
religieuses et raciales.
Mais ce livre est écrit comme un long monologue, et il s’agit là d’un défi difficile à
relever pour un metteur en scène de théâtre. Surtout que Moshé Mizrahi en avait
déjà fait un film avec Simone Signoret. Par conséquent, passer après ce monstre
sacré n’a rien d’évident. Et pourtant… Myriam Boyer est à la hauteur,
étonnante, touchante, drôle, époustouflante même. Son jeu est sobre, délicat,
sensible. Elle est là, campée au milieu de la scène, dans ses vêtements
défraîchis, la voix placée juste comme il faut.
Madame Rosa, c’est elle, et c’est une évidence. Elle porte
la douleur de la vieille juive qui se réveille toutes les nuits en pensant aux
Allemands, elle porte le fardeau d’une vie de misère juste interrompue par
quelques brèves escapades à la campagne. Elle porte la misère et la dignité
d’une femme qui a fait commerce de son corps et l’a fait du mieux qu’elle
pouvait.
Face à elle, Aymen Saïdi joue un peu trop au début. Les dix
premières minutes, il gesticule, vocifère. C’est vrai, Momo est à peine sorti
de l'enfance, on l’imagine plus sage. Heureusement, au fur et à mesure que la
pièce s’écoule, le jeune acteur - qu’on a déjà vu dans des rôles de "beur", espérons que son talent l’amènera ailleurs - s’impose
naturellement.
Quant aux personnages secondaires, ils sont tout simplement
impeccables. Dommage qu’il manque cette chère Madame Lola, travesti ancien
boxeur sénégalais, qui apportait une note de douceur supplémentaire à
l’ouvrage.
Les décors sont simples, aucun élément n’est en trop.
Couleurs défraîchies, tentures et dessus-de-lit fanés, mobilier minimal et
lumière sombre, tout y est. On est chez Mme Rosa…
La pièce est à l’affiche jusqu’à la mi-décembre. Allez-y et
lisez, relisez le beau livre de Romain Gary !
Marie Léon
© Etat-critique.com - 28/10/2007