Un grand roman sur le refoulement des passions et les vies imparfaites que nous menons en recherchant le bonheur.
L’histoire que nous raconte Jonathan Coe aurait tout pour faire un mauvais mélo ou un roman d’une banalité sans transcendance. D’où vient que nous soyons souvent émus et touchés en plein cœur à la lecture de ce roman ? Pourquoi éprouvons-nous le besoin de fermer le livre et de nous plonger dans nos pensées, après avoir lu tel ou tel paragraphe ?
Une femme, une vieille dame, vient de mourir. Elle laisse en héritage à une hypothétique jeune fille disparue depuis des années, une "confession" sur cassettes audio. Cette cureuse confession tourne autour de vingt photos que commente cette vieille dame et qui racontent à la jeune fille, qui furent ses grands-parents, ses parents, quelles ont été ses origines.
Le procédé narratif est toujours le même, la vieille dame commente la photo. Elle décrit d’autant plus exactement ce qu’elle voit que la jeune fille à qui elle s’adresse, est aveugle. Décrire signifie donc donner à voir à l’autre.
Et puis la mémoire s’emballe et Rosamond, la vieille dame, commence à se raconter, à évoquer son difficile parcours amoureux tout en faisant défiler l’histoire qui a mené cette jeune fille disparue à la vie. Puisque Rosamond, nous l’apprenons au fil du récit, a aimé sa grand-mère et veillé sur la mère de cette jeune fille.
On passe durant vingt photos d’une description presque analytique à la confusion des sentiments chère à Stefan Zweig. Et l’on est dans le même état que Gillian et ses filles.
Gillian est la nièce de Rosamond. Elle a cherché par tous les moyens à localiser la jeune fille aveugle mais ne l’a pas trouvée. C’est donc elle et ses deux filles qui vont écouter cette confession qui ne leur est pas destinée mais qui va les bouleverser.
Aucun pathos dans l’écriture de Jonathan Coe. Le livre est bien écrit dans un style parfois retenu. On retrouve peu trace de l’ironie mordante qu’il a injecté dans ses autres romans. On y trouve en revanche cette vision impitoyable de l’inéluctable déréliction des êtres, des choses et des sentiments. De quoi prendre aux tripes.
La vie, comme le disait Shakespeare, est une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot. On pourrait ajouter que selon Coe, la vie est une tragédie où la peine succède certainement à la joie, le tout raconté entre deux tasses de thé et un doigt de Brandy par une vieille dame anglaise, c’est-à-dire quelqu’un qui a appris à corseter ses sentiments pour éviter qu’ils débordent et noient toute son existence.
Malgré tout, encore une fois et avant tout, le lecteur, s’il lui reste une once de sensibilité, sort avec le cœur au bord des larmes de ce beau roman, qui a tout pour devenir un classique de la littérature.
Philippe Sendek
© Etat-critique.com - 19/02/2009