Deux enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes après le suicide de leur père. La loi paternelle disparue, ils se lancent à la découverte du monde. Gaétan Soucy raconte.
“Nous avons dû prendre l’univers en main mon frère et moi car un matin peu avant l’aube papa rendit l’âme sans crier gare.” Que se passe-t-il lorsque deux enfants se trouvent livrés à eux-mêmes après le suicide de leur père ? Que se passe-t-il lorsque ces enfants, cantonnés depuis toujours aux limites du domaine familial, ne connaissent “l’extérieur” que par les “dictionnaires” qui composent la bibliothèque familiale, au premier rang desquels Les Mémoires de Saint-Simon et L’Ethique de Spinoza ? Que se passe-t-il lorsqu’ils entreprennent de partir à la rencontre de leurs “semblables” dont ils ne connaissent, à ce jour, que quatre spécimens ?
C’est ce que Gaétan Soucy, quinquagénaire québécois auteur d’une dizaine de romans, se propose de nous narrer en un court texte dense et étrange, drolatique souvent, dramatique aussi. Sous la plume de l’un des deux frères, prenant très au sérieux son rôle de “secrétarien”, voici le lecteur plongé dans l’intimité du drame qui se joue pour les deux enfants.
“... Je n’avais pas mis les pieds depuis trois minutes au village que je vis apparaître un semblable dont je devinai à je ne sais quoi qu’il s’agissait d’une sainte vierge ou d’une pute. [...] Elle me regardait mettons avec étonnement, de la façon dont on regarde quelque chose qu’on ne trouve pas agréable à regarder, me sembla-t-il. [...] - Papa est mort ! lui criais-je. Mais comprenait-elle seulement les bruits que je produisais avec ma bouche ? Je ne pouvais décider de son sexe, rien qu’à la voir, si c’était une sainte vierge ou une pute, ou et cætera, en raison de mon manque d’expérience et du reste [...] parce que n’allez pas croire, je connais mes limites. [...] Je voulus tout de même lui témoigner tant bien que mal mes intentions irréprochables, je n’aime pas voir souffrir pour rien. Je lui criais encore : “Dieu t’assiste vieille pute !” Parce que j’avais une chance sur deux.”
Vision du monde déformée par leur culture certes encyclopédique, mais dramatiquement désuète et inadaptée. Incompréhension absolue de ce qu’ils sont et du monde qui les entoure. Lourds secrets portés comme des fardeaux inconscients... Les enfants vont devoir affronter une civilisation dont ils ne maîtrisent aucun code. Ils y découvriront brutalement une autre forme de bien et de mal contre laquelle ils seront incapables de se défendre.
Commencé comme une comédie un peu malsaine, La petite fille qui aimait trop les allumettes s’assombrit progressivement pour s’achever en un drame humain qui laisse dans la gorge un goût de cendre et de sang que l’on conserve longtemps.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 11/09/2008