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Jeudi 24 Mai 2012Art-scène

 La mastication des morts

La mastication des morts

Patrick KERMANN

Un spectacle de Eva Vallejo et Bruno Soulier - Avec Eva Vallejo, Bruno Soulier, Corinne Bastat, Léa Claessens (violon), Ivann Cruz (guitare électrique), Pascal Martin-Granel et Michel Quidu - Théâtre du Rond-Point à Paris

Les commentaires

theatreux

Le 09/01/2008

Mastication, le même texte, monté en son temps (il y a 2 ans) par Pierre Marie Carlier était 1000 fois mieux que cette piece un rien prétentieuse et faussement "rebelle".

Et ta critique ?




Avec la mort, la mémoire disparaît. Mais avec la disparition de la mémoire, n'est-ce pas la mort qui s'empare du vivant et engloutit, sans même qu'il en prenne conscience, des pans entiers de sa vie ?


Patrick Kermann considérait la perte de mémoire comme un des maux majeurs de notre époque. Face à la succession rapide des événements, à l'accélération de l'Histoire et du flux des informations, il lui semblait que le monde devenait de plus en plus irréel. Patrick Kermann est né à Strasbourg en 1959 et a mis fin à ses jours en février 2000. Entre temps, il aura écrit une dizaine de pièces pour le théâtre et traduit Sénèque, Euridipe et Thomas Bernhard.

C'est en visitant un petit cimetière de campagne que l'idée lui est venue de construire une "polyphonie de l'au-delà" en redonnant la parole aux centaines de défunts enterrés depuis des siècles à Moret-sur-Raguse, village symbolique inventé de toutes pièces.

Ce texte saisissant, non dépourvu d'ironie, se transforme en oratorio théâtral dans la version vibrante qu'en proposent Eva Vallejo et Bruno Soulier. Construit comme une partition, mêlant étroitement théâtre et musique, ce spectacle nous fait entendre ces voix qui ruminent leur passé.

Les mots "mastiqués" ne sont pas chantés mais scandés, produisant un effet hypnotique, fascinant et envoûtant, nous entraînant avec eux dans une farandole macabre qui voit défiler les morts et se reconstituer lentement le puzzle intime (et définitivement révolu) de la vie de ce village.

Lumières blanches, acteurs blafards en tenues sombres, alternance de drame et de dérision, de gravité et de connivence... La mise en scène est dépouillée, tendue vers un unique objectif : exorciser le malaise enfoui au plus profond de chaque spectateur, la certitude que chaque minute passée le rapproche d’une fin certaine.

Cet exercice périlleux est parfaitement maîtrisé par quatre acteurs à l’intensité bouleversante et à l’émotion à fleur de peau. On ne quitte pas le Théâtre du Rond Point guilleret, mais vivant et quelque peu réconcilié avec ces morts qui nous ont devancés de peu.


Joël Fompérie

© Etat-critique.com - 01/11/2007