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Jeudi 24 Mai 2012Livre

 La machine à écrire

La machine à écrire

Bruno TESSARECH

Folio - 211 pages

Et ta critique ?




Actuellement disponible seulement en livre de poche, le premier roman de Bruno Tessarech mériterait que le Dilettante fasse un effort de réédition, à tout le moins de réimpression, car c’est un livre jouissif.


Louis, le héros narrateur, exerce, d’abord par hasard, puis par l’enchaînement presque naturel des sollicitations successives, le métier de nègre littéraire. Parfum d’aventure ? Mon œil ! d’entrée de récit, le charme de cette activité vole en éclats : "Faisons court : le métier de nègre consiste à donner des idées aux cons et à fournir un style aux impuissants." (page 12)

La première partie du roman voit se succéder rapidement les différentes phases de l’écriture de l’ombre : les débuts, comme collaborateur d’un camarade d’école tourné homme politique ambitieux-sans-scrupules ; la suite, comme rédacteur des mémoires d’un adversaire politique battu, Pierre Lavernois, parcours de notable, gaulliste historique tendance savoir-vivre et retour des colonies, plus bourlingueur que littérateur. Ce dernier travail attire l’attention de l’éditeur de Lavernois, dont Louis devient le tâcheron régulier, en même temps qu’il industrialise sa production.

L’imaginaire porte-t-il en lui un mépris de la réalité (page 32) ? En tout cas les premiers signes de schizophrénie ne tardent pas à se manifester chez Louis, sur fond de doute existentiel, qui finissent pas déboucher sur une dépression nerveuse. La réalité revient au galop. Arrêt de la production.

La deuxième partie du roman glisse vers la farce, à mesure que Louis, rétabli mais non guéri, tente de donner une dimension individuelle à son travail, et va de déconvenue en déconvenue, échouant toujours à écrire pour lui tandis que les succès s’enchaînent dès lors qu’il écrit par procuration : "Mes aveux frôlent la caricature dès lors qu’ils sont sincères […] Car, en dehors des romans, avez-vous jamais lu une lettre d’amour qui ne soit pas ridicule ?" (page 142)

A ce petit jeu, il ne reste plus qu’à devenir faussaire ! Précisément, voilà ce que raconte la dernière partie du roman, dans un crescendo éditorial bien rythmé, avant une dernière pirouette scénaristique.

Au-delà de la savoureuse description des mœurs négrières de la rive gauche de la Seine, il y a du Kafka dans ce premier roman, en particulier dans les dernières scènes du livres, dans le face-à-face avec le juge d’instruction. Un Kafka où la dépression serait réservée aux personnages, mais épargnée au lecteur, qui rit à maintes reprises des portraits cruels, certes parfois caricaturaux, dressés par l’auteur : le politicien, le notable, sa fille entre deux âges, l’éditeur, le juriste d’entreprise, l’auteur à succès en panne d’inspiration… La moitié d’entre les modèles sont rongés, en secret ou au grand jour, par la littérature. Mais parlent-ils tous de la même littérature ?

"La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas", écrivait Fernando Pessoa. Le destin de Louis est la preuve qu’on n’écrit pas pour de l’argent. Ou pas seulement. A un moment, l’absence de reconnaissance individuelle brise l’élan de sa belle mécanique : c’est d’une autre faim dont il s’agit. Voilà pour un des "enjeux" du livre, comme aiment le dire les directeurs de collections.

Bruno Tessarech fait partie des nègres sortis de l’ombre sur le tard, à l’image d’un Patrick Rambaud, quoique pas encore avec le même succès commercial que ce dernier. On ne peut cependant que le lui souhaiter, tant la lecture des romans et récits qui ont suivi cette Machine à écrire a confirmé tous les espoirs qu’elle portait en elle.


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 28/05/2010