Encore plus casse-gueule que le premier roman, voici le deuxième roman… Antoine Sénanque franchit ce cap haut la main en reprenant les ingrédients de Blouse, paru chez le même éditeur en 2004.
C’est donc à nouveau dans l’univers de l’hôpital qu’il nous plonge, dans un livre qui flirte cependant moins avec l’essai que le précédent : l’écrivain qui revenait avec amertume sur son parcours professionnel a franchement cédé la place au romancier. Pour autant le propos demeure sombre, on devine le drame qui rôde dès les premières pages, et il finit par survenir, inéluctable.
En quelques mots, La grande garde est l’histoire en plan serré d’une erreur médicale, de ses protagonistes et de leurs pensées secrètes. Par-dessus l’épaule du héros et principal narrateur, Pierre, nous découvrons le monde fermé dans lequel il évolue, interne à Paris en stage de neurochirurgie. L’hôpital apparaît comme une société de castes, et les médecins comme ce qu’ils sont et manquent parfois d’oublier : des hommes. Faillibles.
Pierre, lui, malgré son absence de foi et sa vision mécaniste de la médecine, n’oublie pas cette part des choses : "Je prenais des leçons d’humanité. Une option en médecine." Médecin sans vocation, qui a choisi sa voie à pile ou face, il porte un regard désabusé sur la plupart de ses collègues... Au milieu des blouses blanches, il broie du noir.
Le lapidaire et l’asyndétique signent le style d’Antoine Sénanque, qui s’affermit dans ce deuxième opus. A coup de phrases courtes. Très courtes. Découpées au scalpel. C’est parfois un peu gratuit, un peu trop systématique, mais dans l’ensemble ça fonctionne bien. Le plus remarquable, c’est que l’auteur parvient à densifier encore le récit et à en accélérer le rythme vers les trois-quarts du livre, avec un sens du climax remarquable.
Avec aussi une absence totale de concession à l’accessoire. Le récit reste confiné : salle d’anatomie, blocs opératoires, couloirs… Aucune scène en extérieur. Les médecins, les infirmières sont prisonniers de l’hôpital. Le monde extérieur ne leur parvient que par les sirènes du SAMU. La lumière est à l’image de la respiration des malades qu’on opère : artificielle.
Chez Sénanque, les chirurgiens emmurés sont condamnés à la gravité. Envahis de l’intérieur, rongés par leur métier : "La complication la plus grave de l’exercice de la médecine était là. La névrose de l’essentiel. Cette distance que l’on creuse entre soi et le futile." Ils perdent finalement toute aptitude à une vie normale… Heureusement que les élèves de terminale ne liront sans doute pas ce livre, car il ne s’en trouverait plus un seul pour s’engager dans des études de médecine !
On l’aura compris, La grande garde est un livre âpre, profondément pessimiste et pourtant d’un grand bonheur de lecture. Peut-être cela tient-il à l’humanisme contrarié qu’on devine chez Antoine Sénanque, et qui n’est pas sans faire penser à une version romanesque et torturée de l’humanisme d’un Jerome Groopman, lui aussi un professionnel de la médecine, dont on peut lire régulièrement les articles d’une sagesse supérieure dans les pages du magazine The Newyorker. De ces lectures, on peut finalement tirer, entre autres, une leçon toute simple, une dure leçon : il existe aussi des chirurgiens incompétents. Mortellement incompétents.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 25/06/2007