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Jeudi 24 Mai 2012Art-scène

La fabrique des rêves, rétrospective Chirico

La fabrique des rêves, rétrospective Chirico

Giorgio DE CHIRICO

Musée d'Art moderne de la Ville de Paris - 11, avenue du Président Wilson 75116 Paris - Jusqu'au 24 mai 2009

Les commentaires

unclecreepy

Le 26/03/2009

Très belle évocation ! Après les justes mots, on a qu'une envie c'est de voir ! Ce qui reste à mon avis, l'essentiel.UC.

Et ta critique ?






Bâtir le vide.

 

 

 

La fabrique des rêves est une usine à vide. Avide de sens, d'un ordre qui conjure l'absence originelle de soi dans le Monde.

Car il n'y a rien, que l'effort surhumain des hommes pour machiner des choses et construire une réalité où se projeter, où s'animer, où s'incarner, ce qu'on appelle vivre...
Mais l'angoisse demeure et l'accumulation de nos productions ne la réduit pas, pire, elle l'accroît. La rétrospective des œuvres de Giorgio de Chirico, proposée par le Musée d'Art Moderne de Paris, près de deux cents toiles exposées chronologiquement, nous y confronte.

Cet artiste majeur ô combien déroutant, est capable de bouleverser la représentation, soulevant l'enthousiasme des surréalistes, tout en hésitant pas à revendiquer l'héritage formel des Maîtres du passé, qu'il peut aller jusqu'à imiter trait pour trait (Raphael, Rubens, Watteau) ou parodier (Véronèse). Rien à voir avec Dali. Le moment néobaroque dans son travail, qui semble une provocation, est bel et bien une affirmation de l'unité de l'Art Pictural sans exclusive. Du coup, l'incompréhension et le rejet par les surréalistes ne tardera pas, et je dois à la vérité de dire qu'à ce moment-là, j'eusse moi aussi conspué avec eux ces toiles prétentieuses, suicidaires, inutiles...

Regardons-les, oublions, sauf l'énigme ! Tout est énigme, Giorgio de Chirico lui-même et pour lui-même sans doute. Ses constructions métaphysiques qu'il livre à nos regards, il n'aura de cesse de les revisiter jusqu'à sa mort, en 1978. L'obsession du vide est toute entière éclairée à l'oblique d'un soleil qui pointe à l'horizon. Les cieux sont encore sombres en à-plats bleus et verts. Il règne une atmosphère de fin du Monde où l'humanité serait réduite à la pose. Le Temps est immobile, le mouvement figé comme ce train récurrent, aperçu derrière un mur de brique, récurrent aussi et qui clos la perspective. Le panache de fumée voudrait indiquer une trajectoire, que le train est en route, en vain. Le train fait partie du décor. Le temps ne passe pas, c'est nous qui passons, qui sommes passés. D'ailleurs, on ne nous voit pas, réduits que nous sommes à de minuscules silhouettes côtoyant de gigantesques immeubles, tours, trompant la solitude de larges places, partout, nous sommes étrangers. Alors, nous repérons des signes, des souvenirs. C'est l'heure des statues et des temples où sourd ce qu'Heiddeger appellerait la nostalgie des Grecs, où Nietzsche questionnerait encore, qu'avons-nous sacrifié aux dieux de notre époque? Rien moins que la grandeur ?

De Chirico compose ses mystères comme un musicien ses partitions. La musique est un art du temps, elle a aussi ses silences. De Chirico sait se taire, il rêve. Il poétise les titres de ses images en autant d'énigmes dont il serait le sphinx. L'eau de ses bains est de bois, ce sont des bains mystérieux dont l'un est à Manhattan, on songe à Woody Allen... L'œil du cinématographe saisira les visions de Giorgio de Chirico sous l'angle de l'étrange étrangeté dans le vertigo d'Hitchkok par exemple. C'est dire la modernité du Peintre aux milles tours, aux milles ruses comme l'était Ulysse qui fut confronté pareillement aux affres de la temporalité et de l'espace en un voyage finalement immobile.

Le Peintre nous laisse avec ses architectures géantes, alignées, avec ses obsessions de bâtisseur, sa fascination pour les instruments de cet art, particulièrement les équerres, jeu avec l'ésotérisme pythagoricien, au sein d'ateliers où l'on peint des usines grandes et petites. Il nous laisse, pantins solidement calés pour la pose, une éternité à projeter nos ombres comme les aiguilles arrêtées de l'horloge, au cœur de la ville fantôme voulue par lui, Giorgio de Chirico, implacable géomètre du Vide.


Gilbert Provaux

© Etat-critique.com - 25/03/2009