Lecteur rationaliste qui ouvre ce roman de José Carlos Somoza, abandonne tout espoir de classicisme rassurant et de logique cartésienne. Prépare-toi, au contraire, à trembler à chaque page et à douter de tout…
Sache tout d’abord, lecteur innocent, que depuis la nuit des temps la poésie est aux mains de treize dames. Treize fées (ou sorcières, selon le point de vue où l’on se place) qui, sous différentes apparences, ont joué le rôle de muses pour les plus grands poètes de l’Antiquité à nos jours.
C’est ainsi que "l’inspiratrice du Canzoniere de Pétrarque était […] la dame n° 1, celle qui Invite, dont le nom secret était Baccularia et l’apparence celle d’une fillette de onze ou douze ans, blonde, très belle." On apprend aussi que "Fascinaria, la n° 2, inspira Shakespeare : ce fut la Dame Brune de ses sonnets. On parle également d’Herberia, la n° 3, et de Milton ; de Miliarda, la n° 4, et de Hölderlin ; de Lamia, la n° 5, et de Keats ; de Maleficiae, la n° 6, et de William Blake…"
Ne crois pas pour autant, lecteur, que leur motivation réside dans l’amour de l’art. Si les dames se donnent tant de mal à inspirer les poètes, c’est pour leur soutirer des "vers de pouvoir". Des vers noyés au milieu d’une œuvre abondante. Des vers impossibles à identifier par le commun des amateurs de poésie. Mais des vers qui, reconnus et utilisés efficacement par les dames, se transforment en armes redoutables au pouvoir de destruction illimité.
Sache toutefois que tout ne va pas pour le mieux au pays des dames et que leurs luttes intestines les conduisent à recourir au service de simples mortels pour mieux se piéger mutuellement. Mal leur en prend : la prostituée hongroise, le prof de lettres marginal et le médecin pragmatique qui se trouvent, bien malgré eux, embarqués dans cette histoire, s’avèreront moins dociles qu’elles l’escomptaient.
Tu l’auras compris, lecteur sagace (et néanmoins désemparé), La dame n° 13 est un copieux suspense qui mêle étroitement poésie et fantastique. Inutile de chercher trop obstinément à suivre le fil de la narration de José Carlos Somoza : les modes de fonctionnement, les desseins et les pouvoirs des dames dépassent par trop ton imagination pour que tu puisses anticiper quoi que ce soit sur le déroulement de la quête des trois "héros" de l’histoire.
La seule solution est donc de te laisser guider par la plume alerte de l’auteur dans le dédale des ruelles madrilènes et de ses environs, la nuit, en craignant que chaque rencontre ne soit la dernière et en doutant toujours de la réalité de ce que tes yeux croient voir…
Alors, lecteur rationaliste, toujours partant ? En tout cas, on t’aura prévenu…
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 26/05/2007