Un ouvrage étonnant qui se passe dans l’Istanbul d’aujourd’hui, avec des histoires de femmes, de familles, un livre plein d’odeurs, de saveurs et de bruits, à découvrir et à savourer, surtout.
Ce sont les éditions Phébus qui ont découvert cet ouvrage d’Elif Shafak il y a quelques années, mais 10/18 a la bonne idée de le rééditer. Elif Shafak est jeune (née en 1971), mais quelle écriture ! Quel talent de conteuse ! Ses personnages sont savoureux et tous aussi étonnants les uns que les autres. Et pourtant, aucun ne nous échappe, tous sonnent juste et nous touchent, malgré (ou grâce à) leurs folies, leurs extravagances, leurs faiblesses.
Les Kazanci sont une famille turque d’Istanbul où il se passe de drôles de choses. Les hommes y meurent prématurément, ou alors ils partent pour l’Amérique pour d’obscures raisons et ne donnent plus jamais de nouvelles. Les femmes, elles, sont belles à tomber par terre, ou hypocondriaques, ou un peu folles, ou alors elles parlent aux djinns et sont médium. Quoi qu’il en soit, elles sont toujours hautes en couleurs.
Chez les Tchakmakhchian, des Arméniens émigrés dans les années 1920 après le génocide, on est aussi très exubérant et surprenant. Une sacrée famille, quel que soit le sexe. Les hommes sont touchants, les femmes volubiles et à poigne.
Bien entendu, lorsque le fils arménien divorce d’avec son épouse américaine, Rose, et que celle-ci épouse un Turc, Mustafa, l’indignation est à son comble. Et le jour où la fille de Rose et Barsam part en cachette à Istanbul en quête de ses racines, et devient la grande amie de la jeune Asya Kazanci, tous les secrets volent en éclats.
L’histoire est formidablement construite, les dialogues sont percutants, et l’Istanbul actuelle, avec ses contradictions, son écartèlement entre Orient et Occident, sont palpables. La langue est alerte et les personnages ont un vrai relief, notamment la sublime et rebelle Zeliha.
Elif Shafak sait aussi manier l’humour, mélanger habilement les références politiques et philosophiques contemporaines aux croyances obscures, avec indulgence et lucidité.
Cet auteur est une véritable découverte. Son dernier ouvrage, Bonbon palace, vient de sortir chez Phébus. On va se précipiter !
Marie Léon
© Etat-critique.com - 16/10/2008