Le Musée du Quai Branly détourne notre vision du monde avec une brillante analyse anthropologique de la représentation iconologique. Une étonnante Fabrique des images divisant le monde en quatre mondes ontologiques.
La Fabrique des images est une exposition étonnante. Elle n’est pas révolutionnaire par son contenu : les objets, même si certains sont de toute beauté, peuvent être découverts au travers d’autres expositions. Tout l’intérêt réside dans la manière d’agencer ces objets issus des quatre coins du monde et dans la manière de les percevoir.
Le visiteur change ici de point de vue. Son regard n’est pas là pour prolonger l’œuvre et lui donner une interprétation subjective mais plutôt pour s’insérer dans la tête de son artisan ou de son artiste afin d’en percevoir le sens caché. Plus que dans l’objet, nous naviguons dans des schémas de pensée à l’origine des objets et de leur représentation. Aussi abstraite que pourrait l’être une œuvre d’art contemporain ou une peinture classique à la composition énigmatique, l’œuvre est ici exposée en fonction d’un modèle ontologique lié à l’histoire d’une culture.
En introduction, le commissaire de l’exposition, Philippe Descola, présente ainsi le parti pris de l’exposition qui fonctionne admirablement bien. La démonstration s’appuie sur modèle divisant les représentations humaines en quatre grands groupes, quatre stratégies figuratives, quatre perceptions sensibles du monde : animiste, naturaliste, totémiste, analogiste.
- « Dans l’ontologie animiste, bien des animaux, des plantes et des objets sont réputés avoir une intériorité semblable à celle des humains, mais ils se distinguent tous les uns des autres par la forme de leurs corps. »
- « Dans l’ontologie naturaliste, les humains se distinguent du reste des êtres et des choses car l’on dit qu’ils sont les seuls à posséder une intériorité (un esprit, une âme, une subjectivité), bien qu’ils se rattachent aux non-humains par leurs caractéristiques matérielles (les éléments et processus physico-chimiques de leur organisme). » Ce n’est pas par leur corps, mais par leur esprit, que les humains se différencient des non-humains.

- « Dans l’ontologie totémique (…), certains humains et non-humains partagent, à l’intérieur d’une classe nommée, les mêmes qualités physiques et morales issus d’un prototype, tout en se distinguant en bloc d’autres classes du même type. Dans les sociétés aborigènes d’Australie, le noyau de qualités caractérisant la classe est issu d’un prototype primordial, traditionnellement appelé « être du Rêve ».
-« Dans l’ontologie analogiste, (…) tous les occupants du monde, y compris leurs composantes élémentaires, sont dits différents les uns des autres, raison pour laquelle on s’efforce de trouver entre eux des rapports de correspondance. La pensée analogiste a donc pour objectif de rendre présents des réseaux de correspondance entre les éléments discontinus, ce qui suppose de multiplier les composantes de l’image et de mettre en évidence leurs relations. »
L’exposition nous donne ainsi de nouvelles clefs anthropologiques pour décrypter le monde. Certaines oeuvres dramatiques comme le masque aux 18 démons nous effraient tandis que d'autres nous font sourire. Sans clef on se retrouve seul : comment déchiffrer la peinture aborigène "Le rêve de la carotte sauvage" ?...
Mieux, l'exposition désacralise l’ethnocentrisme occidental en le mettant à sa juste mesure, une représentation du monde parmi d’autres. Pire, elle montre une iconologie occidentale qui a su asservir par l'histoire de l'art les autres êtres vivants. Le naturalisme a permi à l'homme de s'ériger en humanité-divine soi-disant objective, laissant peu de place aux animaux et à la nature qui ne sont que représentations. Une vision finalement assez binaire.
En somme, une leçon d'humilité qui invite à prendre une fois de plus du recul avec notre vision anthropocentriste du monde. Une invitation au voyage dans les méandres de la pensée.
http://www.quaibranly.fr/
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 06/03/2011