Cinéma de l’Homme. Scènes de vie.
Dans le cadre du Mois du documentaire 2011, l’association Documentaire sur grand écran présente au Forum des images un cycle intitulé « Ceci est un film belge ». Cette manifestation est prolongée au Centre Wallonie-Bruxelles, qui nous convie à 6 soirées documentaires en présence des cinéastes.
Première soirée, première rencontre : Benoît Dervaux et deux de ses films : Black spring (2003) et la Devinière (2000). Black spring d’abord : Benoît Dervaux y filme la danse, une chorégraphie de la compagnie Ivoire, troupe de danseurs africains.
J’ai vu des corps multiples, des doigts devenir corps à part entière, des mouvements démultipliés, des caresses animées, des courses effrénées, et en écho, apparaissant en bordure des corps, des instantanées de l’Afrique urbaine.
La danse répond à la société, les corps libérés par l’image et le mouvement insufflent une nouvelle lecture de la cité, les convulsions de l’une répond aux convulsions de l’autre.
Ecran noir.
La Devinière. Fondée en 1976. Un lieu unique. Un asile. Qui ouvrait ses portes à 19 enfants réputés incurables. 19 refusés. 19 reniés. 19 exilés.
Un endroit où vivre. Bâti sur ce postulat : ne rejeter ces enfants sous aucun prétexte. La communauté est créée. Premier et dernier « chez eux ». Les 19 grandissent ensemble, chacun avec sa pathologie, chacun avec ses fêlures, chacun avec les autres.
Ils sont déjà grands lorsque Benoît Derveaux arrive à La Devinière, y passe plusieurs saisons. Ils ont déjà une trentaine d’année. Ils sont une famille, dans cet espace de nature nichée dans la ville, dans cet espace d’accueil niché dans l’individualité de la société.
Les regarder, faire connaissance avec eux par l’attention de la caméra. Pas une observation, une rencontre. Des rencontres. La tête penchée, quelles voix entendent-ils ? Ces voix que nous n’entendons pas.
La mission : quelque chose à faire. Rien. Mais quelque chose à faire. Ces choses qu’on ne comprend pas.
Toute son attention. Toute sa vitalité. Toutes ses journées. Réparer. Inventer des machines. Machines bruyantes. Machines hurlantes. Le bonheur du bruit, des sirènes tonitruantes.
Ecarquiller les yeux, écarquillés.
Manger les cheveux de la Barbie.
Déplacer 200 kilos de ferraille.
Tordre ses doigts.
Manger sa bouche.
Taper sur ses jambes.
Rire au ciel.
Faire tenir debout un œuf.
Attraper la main de l’autre. La serrer.
Pas desserrer les dents.
Tenir le mur.
Ouvrir et fermer la bouche.
Sortir la langue. Sortir la langue.
Danser.
Se secouer en cadence. En avant, en arrière, d’un pied sur l’autre.
Penser, absolument immobile. Absolument mutique.
Parler l’inconnu.
Crier crier crier nuit et jour. Les cris réguliers. Les désespérances.
Ne rejeter sous aucun prétexte.
Prendre la main, la serrer.
Respirer par les trous des gencives, les trous de nez des yeux des mains du corps.
Echapper, pas s’échapper.
Poser le menton sur la table, tout le reste du corps en-dessous.
Fermer les yeux, pas voir le monde.
Et puis, c’est tout simple, juste donner la mainn, savoir qu’il y a un autre - rien de plus - tout est là.
Perrine Le Querrec
© Etat-critique.com - 16/11/2011