« Attention chef d’œuvre ! » nous prévient Borges dès la préface.
Pourtant je n’aime pas beaucoup lire les préfaces. Je n’aime pas avoir la sensation que le livre se fossilise et perde de sa force incantatoire en devenant un objet d’étude et de glose que le lecteur ne comprend qu’à posteriori n’ayant pas encore eu la chance de lire l’ouvrage dont l’éditeur, le critique ou l’ami romancier vante si bien les mérites.
Cependant quand le préfacier s’avère être Borges, on se met à la lire volontiers. Ce court récit, publié et traduit en français en 1973, se déroule sur une île déserte et fait d’abord penser à l’atmosphère inquiétante du roman de L’île du Docteur Moreau de H.G. Wells.
Le narrateur qui s’est réfugié sur cette île pour échapper à une traque policière nous livre ses aventures à travers son journal de bord. Journal qu’il a entrepris de rédiger à l’occasion d’événements étranges : l’apparition soudaine de visiteurs alors que l’île est réputée inaccessible et dangereuse.
La force du livre et son effet d’attente proviennent d’abord de la focalisation interne du récit : nous n’avons que le point de vue du héros qui ne cesse de nous vanter son objectivité et sa description fidèle des faits.
Ainsi alors qu’une dizaine de personnes habitent le « Musée », bâtisse immense aux nombreux dédales et au mobilier luxueux, personne ne prend garde au narrateur qui en vient à douter de sa propre existence.
Mais fasciné par une des nouvelles habitantes de l’île dont il est tombé amoureux, le héros va surmonter sa terreur d’être livré à la police en pénétrant dans le Musée, et percer ainsi l’incroyable secret.
L’invention de Morel en nous plongeant dans la conscience tourmentée du héros va sans cesse nous faire douter de la véracité de ses perceptions.
Pourtant à chaque fois l’auteur va déjouer nos suspicions en soumettant diverses hypothèses plausibles au comportement étrange des nouveaux arrivants.
Peut-être que les habitants ne sont que le fruit des hallucinations du héros, provoquées par les plantes dont il se nourrit ? Ou bien peut-être que l’île est un asile dans lequel il serait enfermé sans le savoir ?
Bien sûr, un certain nombre d’indices émaillent le récit du narrateur mais ce n’est qu’à la toute fin que sera divulguée la fameuse invention de Morel.
Dénouement passionnant non seulement du point de vue de l’intrigue mais surtout dans les considérations philosophiques qu’il soulève.
Car c’est bien d’une fiction philosophique qu’il s’agit. La richesse de ce récit réside dans le questionnement qu’il induit sur notre rapport au
réel à travers nos perceptions et nos représentations.
On pense à Platon et à l’allégorie de la caverne mais aussi à la monadologie de Leibniz en rapport à l’unité de l’univers reflétée dans un point de vue particulier.
A travers ce jeu de miroirs et de simulacres Adolfo Bioy Casares élabore un récit d’une grande force intellectuelle qui engage une problématique existentielle et éminemment contemporaine : celle d’habiter un virtuel devenu bien réel.
Aurelie Romanacce
© Etat-critique.com - 16/10/2011