1922/1972 auront été ses courtes bornes. 85 ans qu’il est né, 35 ans qu’il est mort ; ça valait bien une petite intégrale, non ?
Mais attention, pas de panique : on parle de l'intégrale de l’œuvre d’un mec qui n’a écrit qu'une cinquantaine de chansons en tout et pour tout !
Et bien qu'elles ne soient pas toutes d’égale valeur (soyons honnêtes) réjouissons-nous qu’on vienne de faire quelque chose pour sortir notre petit Robert de la quasi-ombre où ses oeuvres reposent (même si elles ne sont pas enterrées pour tout le monde, car les pilleurs de tombe sont venus et viennent encore régulièrement insidieusement s'y approvisionner...)
Comme beaucoup de fins manipulateurs de la langue française (Blaise Pascal, Boris Vian, Raymond Queneau…), Robert Lapointe est à la base un éminent scientifique, inventeur de l’embrayage automatique et d’un langage mathématique reconnu, le bibinaire.
Originaire de Pézenas, il s’illustre dès l’enfance par ses frasques et sa totale absence de sérieux. Arrêté par les allemands en 1943 pour le STO, il s’inscrit sous le nom de Robert Foulcan… et il s’évade !
Deux fois !
La liste des métiers qu’il a ensuite exercés est édifiante : scaphandrier, viticulteur, marchand de layette, électricien, installateur d’antennes TV… A ses moments perdus il écrit des chansons qu’il essaie de fourguer à l’un, à l’autre. Bourvil est son premier client. Mais rapidement, il se lance dans l’interprétation par lui-même, avec une loufoquerie à l’image de ses textes. Georges Brassens lui confie ses premières parties et il remportera bon an mal an quelques succès d’estime, sans plus. Parce que son attitude et l’apparente primesauterie de ses chansons l’ont vite catalogué comme simple bouffon auprès de ce qu’on appelle le "grand public".
Depuis qu’il est mort, on a mieux écouté. Et on a découvert, comme sous le jupon d’Hélène, une œuvre contrastée et complexe où cohabitent en harmonie burlesque, calembours, tendresse, humour, anarchie, cruauté, fantaisie, rêve… le tout dans un langage d’une richesse et d’une maîtrise imparables.
Boby Lapointe joue avec les mots et les expressions comme un jongleur de cirque ; il les détourne de leur sens d’origine, met en avant leurs failles, s’y engouffre, les tripote et les travestit sans relâche, avec malice et dérision.
Et la musique ? Elle entraîne généralement les textes sur un rythme de fanfare, avec des orchestrations très "Harmonie Municipale". C’est un peu pompier, mais ça sonne tellement bien avec tous ces mots qui se dandinent et cette voix pas toujours juste qui les décline à tous les degrés possibles. Et on sourit, touché, amusé, emballé, épaté, conquis.
Boby Lapointe, c’est du bonheur à écouter avec son cœur.
Poil au beurre.
Roland Caduf
© Etat-critique.com - 21/08/2007